Médecine et transhumanisme

par Jacques-Michel Lacroix
vendredi 24 mars 2017

 

Le médecin face au transhumanisme

 

Depuis quelques années nous assistons à une véritable révolution dans les techno-sciences avec l'apparition des nanotechnologies (N), des biotechnologies (B), de l'informatique (I), et de l'intelligence artificielle ou cognitivisme (C) qu'on regroupe sous le terme de NBIC pour plus de commodité. Ces nouvelles technologies vont entraîner des révolutions thérapeutiques : les nanosciences, par l'approche moléculaire ou atomique qu'elles permettent d'avoir dans certaines manipulations, les biotechnologies en permettant d’intervenir sur les cellules souches ou sur nos molécules d'ADN, pour en extraire certains éléments où en ajouter d'autres, grâce en particulier à la technique du CRISPR-Cas 9, l'informatique, qui par l'immensité des données (big Data) qu'elle engrange, trie et recoupe entre elles, permet d'effectuer des propositions jusque-là ignorées, et enfin l'intelligence artificielle ou cognitivisme, qui consiste à confier à un ordinateur des initiatives dites intelligentes susceptibles de dépasser celles de l'homme, estiment certains.

De nombreuses pathologies pourront être traitées à distance, par des automates ou encore mieux, évitées grâce aux progrès effectués dans les NBIC. C’est ce que pensent les responsables de sociétés comme Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft et IBM, qu'on regroupe pour plus de facilité sous le nom de GAFAMI, ou leurs concurrents chinois les BATX , qui estiment que la médecine évolue vers une augmentation des capacités de l'humain, qui entraînera une augmentation de sa longévité, et vers une lutte contre les anomalies génétiques responsables de pathologies.

Ces sociétés ont décidé d'investir des sommes colossales dans des instituts de recherche, comme la société Calico créé par Google, ou la Singularity University, pour ne citer que les plus connues, afin de développer des techniques permettant de se débarrasser de la maladie, de la vieillesse, et éventuellement de la mort.

A l’université de San Diègo, les chercheurs du Salk Institute sont récemment parvenus à créer un embryon chimérique cochon-homme résultat de technologies de pointe combinant la culture de cellules souches et des techniques de modification génétique afin de produire des organes compatibles avec l’organisme humain, dans le corps d’un animal destiné à être sacrifié ensuite .

 

Les bienfaits de cette médecine connectée seront sans doute immenses mais ils porteront essentiellement sur la mécanique corporelle, et vraisemblablement pas avant longtemps sur l'esprit. Lors de la mise en place d'un organe neuf ou de la modification importante d'un code génétique, comment réagira l'ensemble des tissus à ces modifications ? Car l'organisme humain est une entité. On peut espérer en tirer bénéfice, mais on peut aussi envisager le pire : Un organisme bien réparé porteur de diverses prothèses biologiques servant de support à un centre de commande trop usé ou totalement dégradé par un état de démence. Car notre corps se dégrade doucement, les muscles, les os, les organes dits nobles, mais aussi le cerveau hélas, subissent l'usure du temps. Les connexions neuronales sont de moins en moins performantes au fur et à mesure que nous avançons en âge. A quoi servira un corps en parfait état de marche si nous ne pouvons le diriger et en jouir à notre guise ?

Certes, les transhumanistes nous affirment qu'ils auront une réponse à cela, qu'ils seront aussi capables d'améliorer le cerveau et de limiter son vieillissement. Ils nous répareront comme notre voiture chez le garagiste, qui après avoir interrogé l'ordinateur de bord décide de changer telle ou telle pièce. Au niveau cérébral, on pourra peut-être changer, ou modifier un caractère génétique jugé pathologique, mais qu’adviendra-t-il alors de l’acquis, responsable d’une part non négligeable de notre identité ?

 

On pourra décider de vivre dans un monde dans lequel nous serions plus ou moins parfaits, mais que deviendront alors nos émotions, nos désirs et nos peurs ? Que penser aussi de cette société, qui devant l'ampleur des contingences économiques ou politiques que réclamera ces transformations, devra réserver ces avancées technologiques à un groupe d'élus ?

Le médecin sera peut-être remplacé un jour par l'ingénieur, qui évaluera les données du patient, recueillies à l'aide de bio-capteurs, en fonction des statistiques établies pour définir la norme. Finie la consultation traditionnelle faite d'un entretien, d'une auscultation, d'une palpation, qui créent un lien physique avec le malade, qui valorisent la relation médecin-patient, qui l’individualise, qui crée de l'empathie, de la compréhension, parfois même de la sympathie, toutes ces choses qui nous séparent des machines.

 

Est-ce vraiment ce que nous désirons ?

 

Docteur J-M Lacroix

23/03/2017

 


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