Un prochain printemps silencieux ?

par morice
vendredi 27 mars 2009

Je ne suis pas un écologiste. Elevé pourtant à la campagne, j’ai trop vécu dans les odeurs d’essence et d’huile, dans le garage de mon père, trop lu d’ouvrages sur la mécanique pour aimer la nature véritablement, et j’en suis bien désolé pour ceux qui aiment. Si je travaille aujourd’hui autant avec des imprimeurs, c’est parce que c’est le seul endroit où l’on allie ordinateur et mécanique. Les odeurs d’encre, celle du papier, etc, à la place de la froideur informatique. J’ai passé ma jeunesse, pourtant, à faire une collection d’insectes, ce qui m’a bien rapproché de la nature, il est vrai. J’en ai passé des heures à attendre la sortie d’un papillon, sa chysalide nichée dans une vieille souche. Ou à regarder les minuscules petits creuseurs de galeries que sont les scolytes... et autres bostryches. Mais invariablement, aujourd’hui encore, n’aimant pas trop le soleil, en vacances dans un super paysage, me vient vite à l’esprit le sketch de Coluche : "bon allez, c’est beau, on se casse". C’est ainsi, et il est trop tard pour me changer. Mais il y a une chose que je ne comprends pas à propos de la nature : on la saccage depuis des siècles, des gens le disent et l’écrivent, et rien ne change. Pourtant, les symptômes alarmants sont là. Et ce, depuis longtemps déjà. Une chose à laquelle j’ai été sensibilisé assez tôt, pour tout vous dire.

Aujourd’hui, c’est un entrefilet en provenance des USA qui nous alerte. Un flash qui nous annonce tout simplement l’extinction quasi complète des chauve-souris dans le Connecticut. Après les abeilles, les chauve-souris ? Une population détruite par le fungus, un champignon dont le symptome chez l’animal est l’apparition d’un nez tout blanc. Dans un rapport daté du 17 mars, Jenny Dickson, une chercheuse au Connecticut Department of Environmental Protection décrit dans le détail l’extension inexorable de la maladie chez les visiteurs du soir. Son alerte a été reprise par la Fac de Lille, à qui on doit ses éléments d’infos. Le problème, c’est que les chauve-souris sont des migratrices, comme les oiseaux, et se réfugient l’hiver pour partir ensuite vers le Vermont ou le Massachussetts, ou même New-York, où selon notre biologiste elles sont déjà toutes mortes. A partir de 2006 on a en trouvé mourantes sur la neige, émaciées, cadavériques, luttant contre le fungus et en ayant dévoré toutes leurs réserves de graisse. La maladie s’étend désormais jusque dans le New Hampshire et la Virginie. Or, des chauve-souris qui meurent, ce sont des centaines de milliers sinon de millions d’insectes qui ne seront pas dévorés. Dans son rapport, notre chercheur craint donc une augmentation sévère du nombre de cas de Virus du Nil, dont on connaît les ravages chez les êtres humains.


La raison de la disparition des dévoreuses d’insectes est pourtant connue : si elles s’affaiblissent autant, et ne peuvent lutter contre le champignon qui les tue, c’est à cause... des pesticides, qui favorisent chez elles l’apparition du champignon mortel, pensent certains chercheurs. "One scenario that worries wildlife scientists is increased use of pesticides. If farmers see that a crop-eating insect has landed on their fields, they call in crop-dusting planes or truck-sprayers right away, which then encourages other farmers to order spraying. Without enough bats to protect crops, farmers might be tempted this year to use more pesticides, a chemical chain-reaction that can affect people, wildlife and nearby streams, Tuttle and other experts said.". Le même problème que pour les abeilles, certainement. Et cela, on le sait pourtant depuis longtemps. Pour ma part, c’est depuis août 1963 maintenant.

En effet, car je vous ai déjà aussi raconté être depuis très longtemps le collectionneur d’une revue américaine bien particulière, "Mécanique Populaire" ("Popular Mechanics"), le parfait résumé de la société américaine dans toute sa splendeur.. mécanique. Les seuls articles sur la nature dans cette revue sont ceux consacrés à la chasse. Comment graisser son fusil pour traverser sans encombre des marais, comment faire pour vos enfants une cabane en haut de l’arbre de votre jardin, à grands coups de tronçonneuse, ou acheter le tout nouveau "Husky Duck" de Warren Neumann, un "canot amphibie pour chasseurs de canards", un engin à 6 roues, etc (l’engin connaîtra après son heure de gloire sous des tas d’autres marques). Bref, rien de très orienté écologie. Et puis soudain, un coup de tonnerre qui va beaucoup me marquer. Un article mis en première, sur la couverture présentant un prototype de catamaran Boeing à réaction, un titre intriguant pour le jeune adolescent que j’étais : "Etait-ce vraiment un printemps silencieux", signé C.Hicks, le rédac-chef, à partir de l’ouvrage de Rachel Carson. Mon premier contact véritable avec l’écologie, et, pour tout dire, une claque magistrale, la seconde étant ensuite les ouvrages géniaux de René Dumont, dont ce magnifique "l’Afrique Noire est mal partie", dont je ne me lasse toujours pas. Dans l’article prémonitoire de Carson, on évoquait l’un des ouvrages clés de la pensée écologique, et la dénonciation par l’exemple des excès des pesticides, dont on connaît la répartition massive aux Etats-Unis, via ses fameux avions épandeurs spécialisés. C’est ainsi qu’à 12 ans, j’ai appris ce qu’était le dieldrin, l’aldrin et l’heptachlore. Le premier, m’avait appris l’article de MP, avait été utilisé pour lutter contre un bête charançon, et on avait répandu sur 560 hectares dans le comté de Sheldon, dans le Missouri, à la dose ahurissante de 3 kilos par hectare !!! Trois semaines plus tard, tous les chats du voisinage étaient morts, plusieurs moutons également, et la faune sauvage avait été aussi sévèrement atteinte : les rats musqués, les écrevisses et les vairons, les cailles également étaient morts. Une seule espèce, le rat commun des champs, avait à l’inverse pullulé : 900 pris au piège par un fermier là où il en prenait de 12 à 15 habituellement : un véritable désastre. Au printemps suivant, plus un seul chant d’oiseau audible dans tout le comté : il étaient tous morts. D’où le titre du livre. Le silence de la mort des animaux qui font la vie des champs.

L’ouvrage original de Carson, paru à l’origine en 1962, est considéré à juste titre aujourd’hui comme une véritable Bible de l’écologie moderne. Pour Carson, je ne le savais pas, mais en fait j’étais déjà en retard d’une guerre : au moment où je la découvrais, elle mourait d’un cancer du sein (l’année suivante exactement) à l’âge de 56 ans. Tout ce dont je me souviens, surtout, c’était la tête de mes deux profs de sciences naturelles, deux hommes admirables, qui m’ont donné le goût de chercher tout le temps, un passionné d’insectes (je gardais l’été ses phasmes, c’était tellement rigolo, il m’en donnait 10, à son retour ils étaient 200 !) et un de géologie (il nous ramenait des ammonites gigantesques d’Ambleteuse), quand, dans ma copie de devoir sur "l’évolution de la terre" j’avais glissé subrepticement "heptachlore"... ce qui m’avait valu une longue explication sur mes sources, que je leur avais bien sûr apportées, ravi de leur apprendre quelque chose, eux qui m’avaient tant apporté ! J’ai eu des enseignants merveilleux, et quand je suis moi-même devenu enseignant, je me suis efforcé de faire le même sacerdoce, avec le même enthousiasme ! 

En fait, j’avais déjà un retard énorme de prise de conscience : l’année même de ma naissance, en 1951, Rachel Carson avait déjà fait paraître "La mer autour de nous", sur les ravages des pollutions marines et l’appauvrissement des ressources halieutiques. Ses recherches de zoologiste l’avaient menée à demander à son gouvernement l’interdiction de l’usage du DDT, employé alors massivement aux Etats-Unis, comme partout dans le monde. Jusque dans les années 70, car c’est ainsi que l’on traitera tout le Var et dans l’Hérault contre les moustiques et une bonne partie de la côte d’Azur, en France, provoquant une pollution durable dont on n’a pas encore fini de voir les effets. Activiste très engagée, Carson finira par obtenir dès 1957 de l’USDA le bannissement de l’usage du DDT aux USA... un DDT qui continuera pourtant à être déversé par milliers de tonnes en Afrique, en Amérique du Sud ou au Viet-Nam. A l’origine de son ouvrage "Un printemps silencieux", une découverte en forme de scandale : "The Great Cranberry Scandal", en fait une constatation très alarmante sur le taux de pesticides contenus dans les trois dernières récoltes d’airelles (ou canneberge,) aux Etats-Unis, de 1957 à 1959. Toutes détectées comme hautement carcinogènes, à savoir générateurs de cancers ! L’ouvrage est ravageur, car en plus de s’attaquer aux pesticides, l’auteur dénonçait égalerment le lobby agricole américain et sa désinformation entretenue à grands coups de campagnes publicitaires. Dupont Chemicals, Velsicol Chemical Compagny, visées nommément, vont alors se déchaîner contre elle... en utilisant toutes les bassesses possibles, y compris des accusations de lesbianisme avec son assistante. A l’époque, plutôt prude, c’est dévastateur. L’intensité des attaques est la preuve que Carson a vu juste. Et aujourd’hui, personne ne peut le nier : son ouvrage est fondamental pour qui veut s’intéresser à l’écologie. Carson, dénigrée de son vivant, traînée dans la boue par les industriels pollueurs, recevra fort tardivement l’hommage qui lui était dû. Le 9 juin 1980, on lui remettait à titre posthume la Médaille Présidentielle de la Liberté, la plus haute distinction pour un civil aux Etats-Unis. Sa maison natale étant devenue depuis sanctuaire national. De véritable paria, elle est devenue icône de l’écologie, plus de 30 années après sa disparition. Aujourd’hui, en comparaison, on commence seulement à prendre conscience des prophéties de René Dumont.

Mais les grandes firmes productrices d’agriculture vont tenir leur revanche, insidieusement, en proposant une autre technique, en cours encore aujourd’hui dans notre alimentation quotidienne : l’irradiation. Et cela, évidemment, je l’apprendrais également dans un numéro de Mécanique Populaire, ce magazine qui a relié mon petit village des Flandres de 2500 habitants au mode de vie américain. C’est assez surréaliste, je sais, mais c’est comme ça, j’ai vécu dans ma tête "américain" durant des années. Dans le numéro de mai 1965 de ma revue, en effet un article est intitulé "le monde merveilleux des produits irradiés" à coup de cobalt 60 et au césium 137 : du bois, pour mieux l’imprégner de résine, du plastique à mémoire de forme... ou des aliments, bombardés de rayons gamma pour ne pas pourrir trop vite. Le procédé depuis a fait florès : aujourd’hui, en sept endroits différents, des barquettes de fruits ou de légumes passent sur un tapis roulant qui bombarde d’isotopes, et peu de gens le savent : le but, prolonger la vie du fruit pour pouvoir le vendre plus longtemps. Ça ne l’améliore en rien, ça ne fait que tuer les insectes qui pourraient encore subsister dessus ou dedans, et détruit même au passage des vitamines, comme l’ont fait remarquer des campagnes de prévention de la CRiiRAD. On mange tchernobylisé, et on ne le sait même pas. Tout y passe, de l’oignon à l’échalote en passant par la viande de volaille, les herbes aromatiques surgelées, les crevettes, congélées ou non, et jusqu’au camembert au lait cru !  En France, il existe déjà 7 centrales d’irradiation des aliments, dont une à Orsay (dans l’Essonne, chez Thomson, au domaine de Corbeville), qui traitent pour l’instant 5 000 tonnes d’aliments irradiés chaque année. Evidemment, nulle étiquette extérieure n’indique le traitement. Faudra-t-il aller acheter dans les années à venir ses légumes ou ses fruits muni d’un compteur Geiger pour se rendre compte des doses que l’on reçoit ? Avez-vous vu beaucoup de publicités sur le sujet ? Que nenni : on en parlait pourtant déjà il y a 44 ans maintenant !!! Mieux encore : en janvier 1954 déjà, un autre entrefilet de MP indiquait que le passage sous les radiations, envisagé pour "stériliser" détruisait aussi les vitamines !! Ce qui était néfaste il y a 55 ans serait donc devenu bon entre temps ? Les Verts, nos fameux écolos, dans lesquels je ne retrouve pourtant pas, ont pourtant demandé en 2005 une commission d’enquête parlementaire sur le sujet : on l’attend toujours. La "conserve atomique" comme on le disait dans les années cinquante, a encore de beaux jours devant elle, à ce rythme là ! Tout se passe comme si le gouvernement souhaitait minimiser ce principe en effectuant un black-out complet sur cette technologie dont les effets à long terme sont inconnus, et dont les consommateurs ne sont nullement avertis. On retrouve le syndrome des ondes WIFI, pour lesquelles les études semblent bien avoir été bâclées, sinon étouffées dans l’œuf. Par les fabricants de matériels, bien entendu.

Pour en revenir à ma revue, décidément on y trouvait de tout. En continuant à fouiner, je vous ai retrouvé un autre entrefilet, extrait cette fois de la revue américaine d’origine. Et traduit en français bizarrement quelques mois plus tard, mais sans le nom de l’auteur, ni le nom de l’université John Hopkins, ce qui n’est pas non plus totalement un hasard. Je vous donne en illustration les deux éléments pour les comparer attentivement. La comparaison des originaux US et des versions françaises se savoure dans MP, notamment durant la guerre du Viet-Nam, où des pans entiers sont remplacés par des textes anodins sur l’automobile française le plus souvent ! C’était donc bien de la propagande, habilement menée : ce n’est pas un hasard si Popular Mechanics (il n’y a plus d’édition française depuis 1971) a commis l’un des articles les plus retentissants contre la théorie du complot du WTC : ses liens gouvernementaux ont toujours été très forts. Le texte dont je parle est celui d’un autre chercheur fondamental, Gilbert N.Plass, qui en août 1953 déjà avait clairement défini ce qui nous arrive et qu’on est en train de subir aujourd’hui, à savoir le réchauffement climatique. Le tout premier à mettre tous ses calculs sur un modèle informatique (sur les énormes mainframes de l’époque !) : un énorme bon en avant pour l’époque ! Il avait déjà tout décrit !! Selon lui, je cite MP "en l’an 2080, le gaz carbonique de l’atmosphère aura doublé, amenant une température de l’ordre de 4%." et c’est paru dans le numéro d’octobre 1953 en France !!! Quand on pense que pour certains, comme notre ex-ministre de l’éducation nationale, Claude Allègre, habitué des bourdes, ce réchauffement n’existe pas. Il n’a jamais été abonné à MP, celui-là !!!

A partir de là, je me pose aujourd’hui une question extrêmement simple : pourquoi ne les écoute-t-on que si peu, ces chercheurs ? Ça fait plus de cinquante ans qu’on s’en doute, de tout ce qui nous arrive : pollution, modifications et manipulations alimentaires, réchauffement climatique, origine des cancers, etc. Qui donc empêche qu’ils soient davantage connus ? Je pense que vous avez comme moi déjà la réponse. Les impératifs du marché, de la vente à grande échelle et des profits priment avant tout, étouffons donc cette parole à grands coups de programmes télévisés putassiers. Aura-t-on à nouveau et bientôt un autre printemps silencieux ? Mais définitif, celui-là ?

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