Apprendre à enseigner le français

par Pierre Arrighi
mercredi 11 juillet 2007

Nous sommes un des pays qui a le plus de mal avec les langues des autres, nous sommes nuls en anglais et nous ne parvenons d’ailleurs pas à nous enseigner correctement le français à nous-mêmes. Pouvons-nous alors exiger, en toute bonne foi, que les pays d’origine des immigrés fassent bien le boulot de base, le plus dur, celui que nous ne réussissons pas nous-mêmes ?

Agoravox, ça fait réfléchir

Commençons par ceci : Agoravox. Qui, d’entre nous aurait pu publier un article facilement dans Libé ou dans Le Monde ? Une petite poignée peut-être. Pourquoi ? N’avons-nous pas des choses à dire ?

Ce n’est pas cela. C’est que nous ne sommes pas placés. Nous ne sommes pas des grands professeurs ou des intellectuels médiatisés. Nous ne sommes pas des journalistes. Et j’ajouterai que, pour la plupart d’entre nous, moi compris, nous n’écrivons pas assez bien.

Alors on doit lire des éditos sortis des plumes et des presses, qui ont du style, qui sont bien tournés ou platement formés, mais qui, à la fin, ne nous disent rien et n’ont pas d’autre contenu réel que l’opinion personnelle de celui qui le signe.

Cette condamnation du contenu par la forme pose problème.

 

Est-ce facile d’écrire le français ?

Non. Ce n’est pas facile. Et pour "celles zé ceux" qui ont des racines floues, doubles, mélangées, et qui depuis l’enfance font l’effort de réconcilier des langues et de faire des passerelles, encore moins. On ne peut en vouloir, dans ce sens, au président de faire des fautes d’orthographe.

Pour un déraciné ou un double ou triple raciné, écrire c’est comme dessiner ou comme jouer au foot. Un jour ça marche, le lendemain ça ne marche pas. Un jour les phrases se forment, les conjonctions de coordination viennent à l’esprit, ça coule et le lendemain ça se brise, ça ne colle pas, et raccorder est à la peine.

Ce qui, pour certains chanceux est un mal passager maîtrisable, pour d’autres est une affaire durable, qui s’installe. Comme le ballon qu’on ne sent pas, une sorte de mécanique sans prise vient vider les mots, et la langue et l’esprit ne trouvent plus leur âme. C’est humain. C’est peut-être même une des causes de la poésie.

Alphabétisation t’as dit ?

Oui, j’ai dit alphabétisation. J’ai retrouvé le contact avec ça y a pas longtemps. Une boîte américaine alphabétisait tous ses immigrés sur le temps de travail et à ses frais. Dix heures de cours par semaine pour chacun !

Quand j’ai débarqué, certains étaient "à l’école" depuis presque deux ans. Ils savaient à peine lire "Ali va au Mali" ! On leur transmettait de la culture, DU LIVRE. Un jeune Peul a appris à lire en un mois. Passé dans le groupe avancé, on lui a demandé de conjuguer les verbes irréguliers de je ne sais plus quel groupe. Découragé, il a arrêté.

Avez-vous déjà essayé de trouver un livre pratique d’alphabétisation, des méthodes ? Les experts disent : chacun son cours, et il y a le FLE si tu veux.

C’est parce que l’outil langue est mélangé avec la culture "à inculquer" que ça ne marche pas. Apprendre une langue, c’est apprendre à s’en servir en tant qu’outil pour vivre. Acquérir la culture, c’est autre chose. Cette confusion, cette pression dont ont souffert nos alphabétisés, nos enfants métissés la ressentent aussi.

Que vaut-il mieux, un prof d’anglais qui connaît l’anglais et qui vous apprend à vous en servir dans votre intérêt, ou un prof d’anglais qui le connaît mal mais qui vous explique le Bed and Breakfast, le Big Ben et la Reine Mère ?

Rebâtir l’enseignement des langues

En séparant la langue-outil de la langue-culture, en séparant la langue du vivre de la langue du livre, nous affinerons les compétences de nos profs et nous soulagerons l’usage du verbe et des esprits d’une pression injustifiée. Nous comprendrons peut-être alors que nos immigrés, comme nous, ont besoin d’efficacité.


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