Baccalauréat 2010 : et après ?

par Daniel Arnaud
mardi 6 juillet 2010

Alors que les résultats du Baccalauréat tombent, il y a fort à parier que le cru 2010 se rapprochera encore de la fameuse barre des "80 % de réussite". Mais, depuis la publication d’ouvrages critiques sur l’Education Nationale (notamment ceux de Jean-Paul Brighelli), on sait très bien que les chiffres sont quelque peu frelatés, et ne reflètent nullement la réalité du niveau. Pire, ils peinent à voiler une réalité éducative à 40 vitesses, dans laquelle la valeur du diplôme dépend largement de la situation sociale et géographique du candidat. Un tel déterminisme empêche-t-il la révélation du talent lorsqu’il existe, y compris dans un milieu défavorisé ? Sans doute les conditions de l’égalité des chances, qui n’est pas l’égalitarisme, sont-elles loin d’être réunies. La dérive pédagogiste, aboutissant au nivellement par le bas à force de "valorisation" abusive de l’élève, y est pour beaucoup. Toutefois, elle ne saurait être la seule incriminée. Transmettre, qui est la fonction essentielle de l’école, c’est aussi faire passer certaines informations permettant de s’orienter avant et après l’examen. Or, nombre d’individus qui évoluent dans les classes moyennes (y compris des professeurs, justement) ne mesurent pas le fossé qui les sépare à cet égard des classes populaires. Pas seulement en termes de culture, mais également de "codes"...
 
Par "codes", il faut entendre certaines habitudes, certaines références, certains réflexes qui sont autant de signes de reconnaissance entre membres d’un même groupe : ne pas les posséder trahit en revanche le fait d’arriver quelque part en intrus (en raison de l’origine sociale, par exemple).On parle bien ici de "codes", pas de "savoirs". En d’autres termes, ce dont il est question cette fois, ce n’est pas du fait de posséder le niveau requis pour intégrer telle formation, mais d’autre chose, qui confine à l’arbitraire, et qui peut être un facteur d’exclusion. Je suppose que, lorsqu’on ne l’a pas expérimenté soi-même, on ne mesure pas à quel point ce genre de facteur peut freiner la progression sur un parcours, voire l’empêcher...
 
On est d’autant plus exigeant avec soi-même quand on sait où on va : c’est-à-dire quand on se représente clairement l’objectif à atteindre, à moyen et à long terme. Le petit garçon qui grandit dans le 8e arrondissement, qui a une soeur à Henri IV et un frère à Polytechnique, optimise ses chances de faire le meilleur parcours, et mettra probablement tout en oeuvre pour y arriver ; alors que le fils d’ouvrier qui évolue dans une ville moyenne de province, qui n’a jamais entendu parler des grandes écoles et ne sait même pas distinguer les filières entre L et S (personne dans son entourage pour l’éclairer), se verra très tôt bloqué sur le chemin de la réussite... En effet, il ne possède pas le "décodeur" ; surtout si ses seuls référents, dans sa famille ou dans son quartier, sont dans la précarité, au chômage... ou vivent de petits trafics...
 
Si j’écris "5. exf6 dxc3 6. bx3 xf6", j’emploie un code : intelligible pour les joueurs d’échecs (il sert à retranscrire le déplacement des pièces sur l’échiquier), mais incompréhensible pour le non initié, celui à qui on ne l’a jamais expliqué. Eh bien, écrire "L, S, HEC, X, Essec" relève de la même manière d’un code sans doute évident pour ceux qui connaissent un peu le monde de l’éducation, mais des plus obscurs pour ceux qui en ont toujours été exclus.La fracture sociale, qui se double d’une véritable fracture culturelle, n’est pas seulement affaire de savoirs et de capacités. L’élève auquel on n’a jamais expliqué à quoi correspondaient les différents sigles, sur quelles cases de l’échiquier éducatif les diverses filières débouchaient exactement, pourquoi telle option pouvait se révéler plus avantageuse, etc, se trouve dans la même situation qu’un individu qu’on inviterait à jouer aux échecs sans lui avoir expliqué au préalable les règles du jeu. Il se retrouve perdu, tenu à l’écart du centre de l’échiquier ; et pas forcément parce qu’il n’aurait pas pu devenir un bon joueur, mais parce qu’on n’a pas estimé nécessaire de lui faire partager le code initial. C’est cela, se retrouver outsider, pendant que les insiders, inconsciemment peut-être tant ils y sont habitués, s’échangent les clefs qui ouvrent certaines portes... ou pas. Il ne s’agit pas, évidemment, de dénoncer le fait que des fils des classes moyennes aient pu intégrer les grandes écoles, notamment Polytechnique... mais le fait que, peut-être parce qu’ils n’ont pas bénéficié de certaines informations, des fils des classes populaires qui en auraient eu la capacité aient été écartés de tels parcours. La division entre les initiés et les exclus viendrait alors, tout autant que l’argent, contredire l’élitisme républicain, qui doit se fonder sur le seul mérite...
 
Identifier un "bon" lycée sur une carte scolaire, se repérer dans le labyrinthe des "options" afin de la contourner (en toute hypocrisie), distinguer les filières : voilà autant de subtilités des plus obscures, et pourtant déterminantes, qui échappent à ceux qui ne sont pas dans le système. D’où un cercle vicieux : ce sont autant d’individus qui, plus tard, ne pourront pas transmettre de tels codes à leurs enfants. Et ces derniers pourront probablement compter sur une certaine suffisance du corps enseignant pour ne pas les leur communiquer : "Les intitulés des filières et ces histoires d’options, inutile de leur expliquer, ils doivent bien savoir ce que c’est...", ou encore "Inutile de leur parler des grandes écoles, de toute façon ce n’est pas pour eux...", etc. Quant aux pseudos "conseillers d’orientations", n’en parlons même pas, s’ils servaient à quelque chose... A cet égard, oui, il y a une capacité de quelques privilégiés d’"investir", un peu comme à la bourse, sur les meilleures valeurs, et d’en récolter au final les bénéfices... Simon Renucci, député de la Corse-du-Sud, a bien relevé le problème dans une question écrite au gouvernement, voilà quelques années :
 
"La réalité éducative favorise pour l’heure les élèves issus de familles averties, autrement dit celles qui sont capables de s’orienter parmi les différents parcours proposés..."
 
Certains professeurs entretiennent-ils une telle ségrégation ? Si c’est le cas, alors ils se livrent pour leur part à une sorte de "délit d’initié"... et s’apparentent à... des ennemis de classe. Les rares fils d’ouvriers qui ont pris "l’ascenseur social", pour le dire autrement, n’y sont pas forcément parvenus grâce à l’école... mais malgré elle. Et tout est dans la nuance.
 
Certes, les professeurs ne font pas partie des plus privilégiés, loin de là (et on peut certainement parler de "déclassement" à leur endroit). Il n’en conservent pas moins, par rapport aux fils d’ouvriers et de précaires, une position sociale dominante. Bien sûr, ils n’ont pas les moyens, comme les très hauts revenus, de dîner régulièrement au Fouquet’s, et vont plus souvent faire leurs courses au supermarché du coin... mais il n’est pas rare que ce soit la mère de l’élève exclu des meilleurs parcours qui tienne la caisse...
 
Soyons honnêtes : s’il faut saluer les "profs-résistants" qui, depuis des années, dénoncent une école à la dérive, beaucoup d’autres, en réalité, ont relayé avec complaisance les consignes les plus imbéciles pour "valoriser" l’élève "au centre du système"... Depuis 30 ans, ce sont bien eux les complices actifs du trucage des chiffres des examens, qui conduit en réalité à la dévalorisation du Baccalauréat : le jour des corrections, en effet, ce n’est pas l’inspecteur qui surnote, mais bien le correcteur devant sa copie. Et "obéir aux ordres", à cet égard, ne justifie nullement la perpétuation d’une mascarade privant le grand public d’informations fiables sur la réalité du niveau. Si les professeurs avaient vraiment voulu lutter contre la faillite du système, ils auraient très bien pu refuser d’appliquer des barèmes juste destinés à soigner les statistiques. Ca s’appelle "désobéir", tout simplement, pour ne pas céder à un Munich pédagogique. Comme l’écrit La Boétie dans son Traité de la servitude volontaire, le tyran tient son pouvoir du consentement du tyrannisé... et les recteurs et les inspecteurs successifs ont bien tenu le leur du consentement des enseignants eux-mêmes...
 
Si on filait la métaphore du monde de la finance, on pourrait dire que les "80% de réussite" représentent une sorte de "société-écran" servant à dissimuler les "malversations" (c’est-à-dire toutes les dérives, y compris en termes d’incidents violents, qui minent l’Education Nationale). Aussi le linguiste Alain Bentolila écrit-il avec justesse :
 
"[...] On trafiqua progressivement les examens [...] Et bien sûr, année après année, on diminua les exigences du bac pour en arriver aujourd’hui à cette parodie d’examen auxquels seuls les candidats semblent encore croire : ils déchanteront vite en s’apercevant du peu d’impact que ce diplôme a sur leur destin social." (Le Figaro du 1er juillet 2010)
 
Les collaborateurs de cet artifice, eux, peuvent en revanche conseiller leurs enfants (en allant jusqu’à les mettre dans le privé pendant qu’ils manifestent avec le SNES, quelquefois) à partir d’un réel échange d’informations professionnelles. Le François Bégaudeau d’Entre les murs est en quelque sorte emblématique. Voilà un fils de classe moyenne qui en possède les codes, et qui sait en jouer pour se bâtir un réseau parisien et "faire carrière" (oui, il y a quelque chose d’assez "entrée dans le monde au XIXe siècle", là-dedans). Il publie, crée une revue, récolte une palme d’or (!)... tout en cautionnant les thèses d’un Philippe Meirieu et la baisse du niveau. A ses élèves, il lance d’ailleurs "peu importe de savoir que Vienne est en Autriche" (réplique représentative de son refus d’instruire). C’est le démagogue par excellence. Et justement, cela signifie qu’il juge inutile de communiquer à une partie de la population (la plus modeste) certains savoirs et certaines informations. Il est en revanche heureux de les posséder pour son propre compte et de pouvoir les mobiliser. Comble du cynisme chez cet initié : il fait la montée des marches à Cannes avec ses élèves... en sachant pertinemment que ces derniers ne possèderont jamais les codes dont il se sert lui-même. Crime parfait, il parvient surtout à quitter son collège et à ne plus se retrouver devant ses "apprenants", après avoir passé son temps à les flatter... Il tire bien profit d’informations privilégiées qu’il se garde bien de transmettre à des individus étrangers à son milieu.
 
Alors oui, par définition, c’est là le "délit d’initié" auquel se livrent... de faux maîtres pour de vrais esclaves.
 
Daniel Arnaud
Auteur de Dernières nouvelles du front, choses vues dans un système éducatif à la dérive, Paris, L’Harmattan, 2008.
 
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