Cette absolue (R)Úvolution qui vient

par hans lefebvre
mardi 5 mai 2009

Objectivement, au regard d’un passé pas si lointain, on ne peut que se féliciter du succès remporté par la mobilisation syndicale unitaire historique lors de ce 1er mai 2009. À situation exceptionnelle, mobilisation exceptionnelle me direz-vous, le devenir du monde étant toujours suspendu aux lèvres de cette crise majeure du capitalisme. Mais, c’est ici justement que le timbre est dissonant, que le propos doit être mesuré, car en inversant le point de vue, on peut se questionner sur un si faible rassemblement de troupes alors que les temps sont à la peine pour la machine économique, et que les citoyens souffrent de plus en plus massivement des dysfonctionnements liés à cette dépression symptomatique d’une fin de cycle. Il y a de quoi s’étonner, et encore de quoi se questionner quant à la réalité profonde de la prise de conscience globale. En tout état de cause, force est de constater que ces velléités seules ne suffiront pas à renverser ce Roi capitalisme et tous ses valets. En fait, le ressort de cette fin annoncée est ailleurs.

Des chômeurs en plus par centaines de milliers, des grands patrons irresponsables par dizaines, des milliards de dollars pour colmater les fissures de plus en plus franches d’un édifice brinqueballant, et seulement quelques centaines de milliers de manifestants en France, et à peine plus dans nombre d’autres pays, pour crier tout leur courroux aux oreilles des décideurs. Il y a comme une incohérence dans le scénario de ce 1er mai, journée pourtant porteuse d’une symbolique d’autant plus puissante qu’elle s’inscrivait cette année dans un contexte global d’une intensité sismique rarement égalée dans l’histoire commune de l’humanité. Le malaise ne serait-il que superficiel, et la maladie si bénigne que tout cela ne nécessitât point que la mobilisation fusse dantesque.

Pourtant, ils sont multitudes les regards perçants qui décrivent un modèle qui va déclinant vers une fin toute proche, alors qu’une (R)évolution nouvelle approche à grands pas pour franchir enfin avec fracas les portes de notre Babylone contemporaine. Mais où est-elle cette « insurrection qui vient » ? Mais où voguent-ils ces pirates affamés par cette mécanique à injustices qui broie du vivant à tour de bras ? En tous cas, à regarder les images et les paroles tirées des rangs des manifestants, on se dit qu’il est bien loin le temps béni des révolutions dont Serge Halimi dresse un panoramique remarquable dans la dernière édition du monde diplomatique [1]. Pourtant, ce n’est pas la matière qui faisait défaut, et des dizaines de millions nous aurions du être à battre le pavé en ce 1er mai 2009 afin de porter l’estocade à un modèle non viable, car à contre courant d’une logique qui se situe bien au-delà des préoccupations centrales qui sont encore les nôtres à ce-jour.

Alors, outre les explications données en première intention, il nous faut bien faire le constat lucide que ni les organisations syndicales, ni les partis politiques traditionnels ne sont porteurs d’une proposition alternative puissante qui pourrait bouleverser la donne, alors que le monde marche inéluctablement vers de si profondes mutations qu’il a le plus grand mal à pouvoir les verbaliser.

Comment peut-on imaginer encore que le capitalisme triomphant puisse être le seul modèle encore viable ? Tout simplement parce que les autres propositions de sociétés ont périclité lentement et sûrement au fil de notre histoire, répondront les cyniques arrogants dépourvus du moindre sens de la mise en perspective. Ceux-là même qui n’ont aucune idée de ce qu’il a pu se passer aux États-Unis, et notamment à Chicago en ce 1er mai 1886, oubliant que la lutte menée alors fut d’une radicalité telle qu’on la commémore encore aujourd’hui. En ces temps-là, certains étaient prêts à en découdre arme au poing, s’écriant avec force et conviction : « mort aux ennemis du genre humain ». Il faut aussi nous souvenir de ces paroles gravées sur un tract par August Spies : « Revanche ! Aux armes travailleurs ! [...] Depuis des années, vous endurez les plus abjectes humiliations. [...] Vous vous épuisez au travail, [...] vous offrez vos enfants en sacrifice aux seigneurs industriels. En bref : toute votre vie vous avez été des esclaves misérables et obéissants. Et pourquoi ? Pour satisfaire la cupidité insatiable et remplir les coffres de votre voleur et fainéant de maître. Aujourd’hui vous lui demander de soulager votre fardeau, il vous envoie ses tueurs pour vous tirer dessus. Pour vous tuer ! Nous vous exhortons à prendre les armes. Aux armes ! », chacun connaît la suite tragique de cet épisode historique [2]

123 ans plus tard, nous étions à mille lieux de cela, les cortèges de salariés étaient bien parsemés alors même que la période se veut critique au plus haut degré, et que l’humanité doit négocier un changement de cap radical pour tendre vers un modèle qui intégrera les paramètres fondamentaux de la globalité et du partage. Nous sommes dans une situation exceptionnelle, unique, un tournant sans précédent, sans équivalent, c’est une absolue (R)évolution qui se dessine, la révolution des révolutions. Certes, le changement de paradigme est tel qu’il ne saurait être assimilé en un temps record, pour autant, gageons qu’il ne lui faudra que quelques décennies pour se glisser dans la peau du nouveau modèle car il y a urgence ici bas, et rien ne pourra renvoyer ce projet aux calendes grecques. De plus, contrairement aux apparences bien trompeuses, il en va du sort de tous en général, et de chacun en particulier, nos destins étant irrémédiablement reliés les uns aux autres, interconnectés à jamais. Immanquablement, si nous voulons nous maintenir, si nous souhaitons nous perpétuer, il nous faudra tous penser globalement, et agir localement (selon la formule consacrée), alors que les égo(ïsmes) devront être relégués aux oubliettes de l’histoire. Dés lors, on mesure combien le discours porté par les forces « institutionnelles » est loin du compte, peu prometteur car mû par une logique dévêtue de tout sens aigu de la rupture. Les apôtres de la grande alternative qui vient sont ailleurs, ils pensent et agissent déjà dans une autre dimension, ils posent les solutions indispensables qui s’imposeront d’elles-même.

Mais peu importe, et s’il faut impérativement se souvenir de toutes celles et ceux qui ont sacrifié leur existence pour faire avancer la notion de bien commun et de justice, cette prémisse indispensable à la paix, il faut aussi affirmer avec force que le système contient les germes de sa propre fin, il est ici le ressort fondamental. Aujourd’hui, sans relâche nous devons encore travailler nos consciences pour que ce Roi, qui bientôt sera nu, soit porté à l’échafaud de l’histoire, et que le chant des possibles puisse enfin raisonner à l’infini.

[1] Serge Halimi, Éloge des révolutions, Le Monde Diplomatique. Mai 2009
[2] Howard Zinn, Une histoire populaire des États-Unis de 1492 à nos jours. Agone 2003, p.314.

Illustration : La journée du 3 mai 1886, Haymarket square.

Lire l'article complet, et les commentaires