Changeons-nous de civilisation ?

par Bernard Dugué
mardi 28 juillet 2015

Lorsque l’Histoire ne donne aucun signe évident de la direction qu’elle prend et que les sociétés et les hommes naviguent entre les désarrois et les quêtes d’identité et de sens, le philosophe reste perplexe tout en formulant ces deux questions déterminantes : d’où vient-on et ou va-t-on ? Mais le on c’est aussi le nous. Alors une troisième question se dessine : qui sommes-nous ? Autrement dit qu’en est-il de l’Homme ? En croisant ces questions on aboutit à deux autres interrogations : qui étions-nous ? Qu’allons-nous devenir ? Par le passé, les hommes ont façonné les sociétés et les sociétés ont en retour transformé les hommes en offrant notamment des possibilités techniques et cognitives inédites. Le rapport au monde n’a pas été une constante et de plus, il n’est pas le même pour les civilisations. Le sens de l’existence pour un Occidental ne coïncide pas avec celui d’un Chinois ou d’un Indien. Pas plus il y a deux millénaires que maintenant. Et si l’on prend des tranches historiques, on verra aussi des différences radicales au sein même de la civilisation européenne et occidentale. Le sens des « choses » dans l’Antiquité diffère du Moyen Age et la Modernité a engendré un nouveau type de civilisation avec un basculement étalé sur un très long siècle, entre la fin du 17ème et le début du 19ème. Notre civilisation assume l’héritage de ce basculement opéré en Occident pendant le 18ème siècle mais qui s’est préparé lentement quelques siècles plus tôt. Le 21ème siècle est marqué par le souci de l’individu, l’hyper modernité, l’usage intensif des techniques permettant d’opérer sur les matérialités mais aussi et surtout de communiquer.

Cette vaste et difficile question sur le changement de civilisation doit en passer par un éclairage rétrospectif. Rien de mieux que l’étude du changement opéré après le 17ème siècle. Avec deux points à examiner. La transformation de l’homme dans ses pratiques et sa relation au monde, puis les changements sociétaux et techniques, les deux pôles étant dialectiquement reliés. On notera aussi l’hétérogénéité dans les transformations, à la fois sur les types d’hommes mais aussi dans les zones géographiques. Il est un fait bien connu que celui étudié par Simmel qui à la fin du 19ème siècle analysa en de belles pages les deux modes de vie dans l’Europe industrialisée. La vie rurale et la vie dans les grandes villes n’ont pas la même résonance psychique, le même impact sur les cerveaux. Dans les villes, le psychisme est extrêmement sollicité, dans la campagne, l’existence se fait quasiment au rythme de la nature. Les sociétés modernes ont toutes été marquées par ces contrastes. C’est encore le cas dans les pays nouvellement émergés comme l’Inde ou la Chine et la Turquie.

Revenons à la case départ. Que s’est-il passé lors de la transition moderne puis moderniste de l’Europe autour du 17ème siècle ? La vie a pris un tournant contrasté si on la compare avec l’existence médiévale. Koyré a bien analysé ce tournant de la vie contemplative à la vie active. Mais il ne faut pas se méprendre sur ce constat. Les gens travaillaient au Moyen Age. En fait, c’est le sens de l’existence sur terre qui a changé. Au Moyen Age, les hommes étaient en relation avec les choses considérées comme douées d’une tendance à la disposition naturelle. C’est la physique d’Aristote qui dominait. Avec la Modernité, le monde matériel devient mesurable et manipulable. Le sens de la Modernité se caractérise par la modification des choses, d’abord des choses matérielles et c’est la physique de Newton, puis des choses humaines et c’est le progrès. Il est possible de changer les choses et c’est même réglé par des lois physiques. Ces changements dans le rapport physique avec la nature et le Temps historique ont été accompagnés d’une conversion du regard, dévoilée dans les arts et les textes, opérée à la fin de la Renaissance. Ce point est important. Les faits matériels ne peuvent être compris sans analyser les phénomènes subjectifs de l’âme, l’esprit et la conscience.

Disposition, ordre dans le temps. Autrement dit tactique et stratégie. Tout un art, des guerres napoléoniennes et de la politique, en passant par les manœuvres diplomatiques de l’ère coloniale jusqu’à la fin de la guerre froide. Les deux conflits mondiaux du 20ème siècle signent la crise de la modernité. Mais le progrès moderniste ne faiblit pas et le système productif poursuit son œuvre en disposant de plus en plus de choses dans le monde. La fin des trente glorieuses précède l’avènement de la société du numérique et de la circulation intempestive de l’information. Un nouveau monde se précisait dans les années 1970 avec les médias de masse. Actuellement, Internet, avec ordinateur ou smartphone, engendre la société de l’hyper-communication et de la masse de médias.

Les premiers effets de la société productive, consumériste et médiatique, se sont fait sentir dès les années 1970 avec l’individualisme (thèse de l’homme seul par Frochaux) et les penchants narcissiques (Lasch), sans oublier la fin des grands récits (Lyotard). Ces années ont vu de grands changements de sociétés. Les nouvelles aspirations se sont manifestées par des actions et des formes culturelles inédites. Moins dans le roman et la peinture que dans le cinéma et surtout la musique. Ces expressions ont rendu visible le changement dans les consciences et les désirs. Marcuse a été l’un des interprètes précoces de cette nouvelle société, devenant presque le prophète de la jeunesse des sixties et seventies.

La suite paraît se situer dans le prolongement des tendances affirmées dans les années 70 avec des nuances, des syncrétismes, mais aussi des régressions religieuses et des tourments identitaires. Si une nouvelle civilisation arrive, elle est loin d’être affirmée, ni accessible à l’investigation philosophique. La situation est peut-être comme à la fin du 19ème siècle, avec des écarts, non pas géographiques (ruraux et urbains) mais sur des plans plus indécis et sans doute intériorisés. L’usage intempestif et intensif des moyens de communication participe à ce changement de civilisation mais confirme aussi la puissance du modernisme et des tendances à vouloir bouger, agir, maîtriser, satisfaire le plus de désirs dans un laps de temps de plus en plus réduit. Le vampirisme coexiste avec l’individualisme, l’hédonisme et le narcissisme, sans oublier les crispations identitaires et religieuses qui constituent l’autre versant de la face névrotique de l’homme hyper moderne.

Une vue d’ensemble laisse accroire à une sorte de répétition de la crise vécue par l’Europe au début du 20ème siècle, avec les signaux crépusculaires envoyés par les régimes totalitaires. En ce début du 21ème siècle, on penchera plutôt vers un monde qui fonce dans l’hyper-modernité et ne laisse pas transparaître les signaux d’un monde radieux. C’est plutôt le crépuscule. Le paradoxe, c’est que les idéologies alternatives et avant-gardistes présentées comme solutions voire salut sont en vérité des pensées crépusculaires. Je pense notamment aux thèses développées dans le cadre de la transition énergétique mais aussi économique. Naomi Klein croit que le salut est dans l’économie verte. Jérémy Rifkin nous propose le salut par la production au coût marginal. Ces deux options proposées à la société n’ont rien de salutaire. Elles livrent le monde à l’impasse hyper moderniste et ne représentent que l’antichambre des totalitarismes du 21ème siècle, bien différents des fascismes du 20ème mais tout aussi crépusculaires et porteurs d’impasse. Le culte de la technique et de l’activisme ferme les esprits et conduit droit vers le crépuscule de la modernité. Les collabos de la matière font du monde un camp de la mort spirituelle.

Une nouvelle civilisation suppose une prise de distance avec le modernisme. La transition de civilisation conduisant du Moyen Age à la Modernité a été accompagnée (entre autres dispositifs de savoir) par une nouvelle physique. Alors, gageons que si une civilisation doit émerger, elle sera accompagnée d’une nouvelle physique. Rare sont les visionnaires ayant accès à la physique naturelle qui émerge actuellement dans le sillage des travaux sur les résonances de Liouville et surtout de la gravité quantique. Sans oublier le dépassement de la théorie darwinienne. Cette physique nouvelle met au centre non plus l’énergie mais l’information et l’ordre par résonance (cognitive).

Si la civilisation moderne repose sur la disposition et l’ordre des choses matérielles, alors la civilisation post-moderne reposera sur la connaissance des choses, la communication, le partage et le plaisir à contempler la nature et à capter les meilleures œuvres humaines, en appréciant l’ouverture qu’elles offrent. La nouvelle civilisation reposera sur la conquête de son propre espace, qui est aussi forme, idées, mémoires. Bref, la civilisation ancrée autour du Temps, de l’harmonie, de l’ordre gnostique qui permet la contemplation, la joie de connaître, de sentir les vibrations naturelles, humaines, musicales. Un grand saut dans le mystérieux train qui avance en résonant de toutes les musiques universelles crées et à venir. Le voyageur post-moderne ne se lasse jamais de découvrir les nouvelles musiques et d’accéder à la résonance cognitive avec les choses sur monde et de la culture. Cette civilisation des joies intérieures est une possibilité. L’autre possibilité est la civilisation des émotions, du bougisme, du dérèglement affectif, des addictions diverses, de la course aux matérialités et c’est pour l’instant la tendance dominante.

La physique nouvelle présente quelques connivences avec la trinité chrétienne. Je n’en dirai pas plus. La civilisation nouvelle sera chrétienne ou ne sera pas. A vouloir se débarrasser de la chrétienté, l’Occident prend le risque du suicide. Les quelques intellectuels chrétiens que j’ai contacté pour accompagner mon dessein se sont défilés. Nous sommes en période de démission. Les intellectuels démissionnent comment au temps de l’Occupation. Dieu reconnaîtra les siens !


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