Charité bien ordonnée …

par C’est Nabum
samedi 20 février 2016

La bonne école du consumérisme.

Je suis bénévole dans une structure qui reçoit des personnes déshéritées, en situation difficile, en transit ou bien à la rue. Il n'est pas simple de les nommer ; c'est là la grande difficulté de notre société qui se refuse à voir et à qualifier ceux qu'elle laisse sur le bord du chemin. Ici, par pudeur, on les nomme « bénéficiaires ! », comme si il y avait un quelconque bénéfice à profiter du droit élémentaire de manger à sa faim.

Pour préparer les repas, nous recevons les surplus, les invendus, les rogatons de la grande distribution. La banque alimentaire sert d'intermédiaire pour nous livrer des produits en fin de validité et leur donner une autre vie. À bien y regarder, nous sommes les mieux placés pour mesurer à quel point le gaspillage est devenu la règle fondatrice de notre économie de marché. Les produits les plus extravagants, conditionnés de manière à ne pas permettre une utilisation rationnelle et collective nous tombent des mains, nous qui pourtant, désirons bien faire.

C'est à nous qu'incombe, finalement, le devoir de jeter ce qui ne peut être utilisé, qui a dépassé manifestement son espérance de vie. Nous sommes devenus la poubelle à la place des grandes surfaces qui s'en lavent désormais les mains avec bonne conscience. Pour ne pas aller jusqu'au bout de cette logique absurde, nous finissons par donner ce qui ne peut être cuisiné.

Et là, à nouveau s'organise un nouveau piège, une nouvelle aberration. Nous donnons sans nous fixer des règles déontologiques, des principes éducatifs ou diététiques. Car que croyez vous qu'il se passe ? Nous sommes submergés de croissants, pains briochés, viennoiseries qui valsent sous nos yeux avec une rare profusion.

Alors pour ne pas jeter, stupidement, nous donnons plus que de raison ces produits si peu diététiques. Nous plaçons les personnes à qui nous les offrons dans la certitude que les gens d'ici mangent cela à chaque petit déjeuner et à quatre heures. Les enfants qui arrivent vont grandir avec cette habitude alimentaire qui se prend si vite, quand il s'agit d'un mauvais pli.

Nous faisons le sale boulot de la grande distribution. Nous participons, auprès d'un public, qui n'est pas encore en capacité à être client, à son conditionnement mercantile. La viennoiserie c'est la règle, c'est le produit à donner aux enfants quand on veut leur faire plaisir. Et ça marche : ils aiment ça, les bons petits, ils se gavent, en mangent plus que de raison car nous voulons évacuer les excédents.

J'enrage de voir ça, de donner le bâton pour se faire battre. Nous leur inculquons les vertus d'une société qui fonctionne à l'absurde, à l'excès, au mépris de la santé. Ces gamins vont devenir de bons petits soldats du commerce : ils vont réclamer par la suite ce que nous leur avons donné comme habitude et normalité.

Les gentils donateurs de la grande distribution vont se frotter les mains. Nous avons joué les intermédiaires : nous avons servi la soupe et enseigné à manger le pire au détriment du plus sain. Dans le même temps, les subventions ont été baissées et nous n'achetons plus de bon pain : celui que font nos boulangers, celui qui serait préférable à ces produits sophistiqués.

Tout est prétexte à nous prendre au piège du mercantilisme, y compris les dons. Je suis de ceux qui trouvent que nous ferions mieux de jeter ces cochonneries plutôt que de gaver ces gens avec ces produits indignes. Mais de quel droit me rétorque-t-on ! Qui m'autorise à juger à leur place ?

Bien sûr, il vaut mieux se laisser manipuler et avoir, comme à chaque fois. Dans quelques années, on évoquera un problème de santé publique et personne n'ira chercher des poux chez ceux qui ont fomenté cette belle saloperie.

Indigestement leur.


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