Clonage. L’excédent de puissance
par Gérard Ayache
lundi 31 juillet 2006
Le 19 juillet dernier, le Président Bush a usé de son droit de veto pour bloquer un texte du Congrès qui autorisait le financement fédéral des recherches sur les cellules souches embryonnaires humaines. Quelques jours plus tard, le 24 juillet, l’Union européenne approuve le financement communautaire d’un programme destiné à financer les mêmes recherches. Ce texte est un compromis entre des États comme la Pologne ou l’Autriche qui opposent un interdit radical à ces travaux et d’autres comme le Royaume-Uni ou la Belgique qui souhaitent autoriser la production de cellules souches à partir d’embryons créés par clonage. La France ou l’Espagne se situent au juste milieu en autorisant la production de cellules souches à partir d’embryons « orphelins » c’est-à-dire d’embryons surnuméraires produits par la fécondation in vitro.
Les débats que provoque cette question se situent, dans un processus de grande confusion bien connu, sur tous les registres de l’argumentation morale. Inspirée de la morale religieuse pour le Président Bush et certains États européens ou de la morale du « moindre mal » pour d’autres, dans tous les cas, la discussion éthique intervient avec force dans le processus de la recherche scientifique. La politique entre confusément dans le champ de la science par la porte de la morale. Que signifie cette intrusion ?
Tout au long de l’histoire de l’humanité, et jusqu’à un passé très récent, il était tenu pour évident que les actes ordinaires que nous faisions reposaient sur quelques principes moraux simples, descripteurs normatifs de la responsabilité : les devoirs négatifs comme le biblique « tu ne tueras point » l’emportaient sur les devoirs positifs tels que « tu viendras en aide à ton prochain ». Cette première norme édictait ainsi que l’on était davantage responsable de ce que l’on avait fait que de ce que l’on laissait faire. La deuxième norme limitait notre responsabilité à ceux qui nous étaient immédiatement proches. Cela signifie que l’on avait des obligations à l’égard de nos voisins mais pas du reste de l’humanité.
Ces deux normes restrictives sont absolument inadaptées aujourd’hui parce que la technologie et la science se sont tellement développées que désormais notre responsabilité s’étend au-delà de nous, non seulement dans le temps, mais aussi dans l’espace. Notre responsabilité s’accroît proportionnellement à notre puissance. Plus la puissance dont nous sommes dotés, par les technologies que nous avons développées, est grande, plus elle a d’impact et d’effets sur la réalité. Cette extension de la puissance est également une extension temporelle vers le futur puisqu’elle laissera non seulement des traces, des déchets, mais aussi parce qu’elle modifiera les caractéristiques de la réalité future. Les développements scientifiques et technologiques font que nous sommes capables aujourd’hui d’intervenir directement sur la nature de l’homme. Les expérimentations d’ores et déjà menées concernent notre venue au monde, notre fin et notre constitution héréditaire. Elles touchent aux questions ultimes de l’humanité, au sens de la vie et de la mort, à la dignité humaine et, avec les possibilités de clonage, à l’être humain lui-même.
Ici, il n’est pas question d’évaluation quantitative des risques par probabilités ou analyses coûts-avantages. Nous sommes dans un domaine purement qualitatif. C’est notre Être propre qui est concerné. Quand George W. Bush dit à propos de la recherche sur les cellules souches embryonnaires : "Cela franchit une limite morale que notre société doit respecter, c’est pourquoi j’y oppose mon veto" il évacue la logique des traditionnels principes de précaution ou de prévention pour se situer dans une logique qui met au-dessus de tout le jugement selon lequel telle ou telle chose « n’a tout simplement pas lieu d’être. »
Cet impératif, qui a la force du tabou, ne peut manquer de susciter des inquiétudes sur la liberté de la science, de la recherche et du développement. Certes, Bush adopte cette position violente dans sa simplicité sur le fondement de principes religieux touchant à la définition de la vie. Sa position est radicalement différente pour d’autres sujets majeurs comme l’environnement ou la signature du protocole de Kyoto pour lesquels il ne serait pas illégitime de prendre une option qui limiterait la liberté pour assurer la survie. Ce veto est pourtant particulièrement intéressant car il marque, pour la première fois, la nécessité d’ériger des tabous face à l’excédent de puissance dont la science actuelle est capable.