Comment éviter que la France ne devienne une maison de fous ?

par Bernard Dugué
mardi 21 mars 2017

La maison de fous est une allusion à une formule de Nietzsche utilisée dans la généalogie de la morale pour caractériser l’histoire des hommes depuis la genèse de la mauvaise conscience. Des histoires de dette, de morale, de châtiment, de créance, de punition, de mal, de mauvaise orientation obérant le bien vivre… Cet univers moral est revenu en force, pour autant que l’on puisse penser qu’il ait pu disparaître à un moment récent de notre histoire. En 2017, l’image du pays de fous se dessine et pas seulement en France. Il n’y a pas que la morale. Les différentes peurs se propagent. Les réactions des populations sont amplifiées et les réponses des autorités ne sont pas toujours proportionnées et adaptées. On a connu le plan de vaccination H1N1 à un milliard d’euros. A Orly, ce qui aurait dû être pris comme un fait divers sérieux a conduit les autorités à boucler un aéroport et déplacer des milliers de passagers. Un seul type a cloué des centaines d’avions au sol. Principe de précaution ou suréaction du système sécuritaire ? Vu de loin une réponse se dessine, mais vu de près, la situation n’est pas identique.

Tout change selon le point de vue lié à chaque situation. On apprécie de loin des événements et souvent on donne son avis sur ce qu’il aurait fallu faire mais ceux qui sont sur le terrain n’ont pas le même point de vue et doivent assumer leurs actions. Ces remarques valent aussi pour la gouvernance et la politique. La campagne présidentielle de 2017 étonne les journalistes et déconcerte les électeurs. Il faut reconnaître que pour l’instant, c’est du grand n’importe quoi. Autant dans les déclarations des candidats que les commentaires des journalistes. Hamon s’en prend au parti de l’argent et se présente comme le candidat de la fiche de paie. Les journalistes comparent son meeting à celui de Hollande au Bourget. On dirait un jury de star académie.

Et puis enfin le grand débat du 20 mars avec les cinq favoris et le show assuré. Temps chronométré. On croirait assister à question pour un champion. La grande battle comme on dit en novlangue des adultes attardés. Et la mauvaise conscience en marche. Un candidat à abattre, les journalistes se délectent à l’avance. Le débat sera jugé comme une partie de boxe. Aux points. Avec des juges loin d’être impartiaux. Ces jeux du cirque politique nous feraient presque oublier qu’un poste vacant sera à pourvoir en mai 2017 à l’Elysée. Heureusement, le débat s’est déroulée sereinement. Perdre ses nerfs c’est perdre des électeurs.

Je me demande s’il n’y a pas un sens caché dans les débats de cette campagne avec les candidats interrogés par des journalistes se mettant en scène comme des directeurs de ressources humaines. Une sorte d’inversion des rôles, comme dans le film The servant de Losey où le maître finit par devenir l’instrument du serviteur. Une sorte de créance populaire dont la dette se joue à l’occasion de ces débats. Le citoyen qui dans sa vie se trouve face aux recruteurs avec des interrogateurs, un psychologue d’entreprise, un chargé des ressources humaines qui pose des questions et examine le CV. Cette fois, les rôles sont renversés. Bien calé dans son canapé, le citoyen pourra se délecter de cette mise en scène dans laquelle chaque candidat doit se justifier et expliquer pourquoi il peut occuper le job à l’Elysée, avec en plus des tacles autorisés ce qui rend le débat aussi passionnant qu’un épisode de Koh-Lanta. Trois heures à observer les fauves lâchés dans l’arène. Les titres des journaux s’affolent, les candidats jouent gros peut-on lire. Calvi titre sur la pesée des candidats. Il faut bien remplir le temps d’antenne.

Cette atmosphère de ring est en concordance avec les esprits échauffés dans notre pays. Des zones sont soumises à des tensions sismiques. On sent de l’énervement, de l’agacement, de l’agitation. La France risque deux choses, la guerre civile moléculaire entre gens de mauvaise disposition et le spectre de la maison de fous. Ces deux choses peuvent très bien se renforcer.

La campagne est pour l’instant plutôt violente. Les phrases assassines fusent entre les candidats. Côté peuple, un trait caractérise cette l’agitation verbale des réseaux sociaux. De l’agressivité, de la méchanceté, des haines et surtout une très grande bêtise dans les propos. Quiconque parcours la masse de médias comprend cette bêtise rarement atteinte et notamment dans les commentaires sur ce site si prometteur qu’était Agoravox il y a dix ans.

Cette ambiance de haine, de bêtise des masses, de folie des peuples et de guerre civile moléculaire rappelle les années 1930 ainsi que Weimar mais de loin. La comparaison nous suggère qu’un monde nouveau émerge comme un autre monde est advenu après 1945. Mais nous ne savons pas quel caractère aura ce monde. Les prémices ne sont pas rassurantes. Avec l’Europe qui se désunit, Erdogan qui devient à moitié fou, les Américains protectionnistes, les Chinois conquérants mais prudents, un Moyen Orient déstabilisé, une Afrique en ébullition et un monde islamisé qui veut sa revanche sur l’histoire avec une idéologie rétrograde propagée par les bons soins et surtout les dollars des monarchies pétrolières. Le numérique façonne aussi ce nouveau monde, comme la télévision a façonné les pays avancés après la guerre dans les décennies 50 à 70.

Ma conclusion sera la grande perplexité. Une chose est certaine, le monde devient dangereux et les peuples des pays avancés sombrent dans la bêtise qui est pire que la décadence.

Une société riche et ouverte est possible et même souhaitable. Mais le monde s’avance vers la violence en faisant advenir des Etats policiers.


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