« Connais-toi toi-mÍme » : des conneries

par Nicolas Cavaliere
mardi 21 juin 2016

L’arnaque dure depuis trop longtemps.

On était en 1755. Rousseau glosait : « La plus utile et la moins avancée de toutes les connaissances humaines me paraît être celle de l'homme, et j'ose dire que la seule inscription du temple de Delphes contenait un précepte plus important et plus difficile que tous les gros livres des moralistes. » Un vieux machin, cette inscription, passée des Grecs à la Chrétienté jusqu’aux Bouddhistes, tout le monde semble la défendre avec ardeur comme la clé de la compréhension du petit mystère de la société, du Grand Mystère de la Vie. Si vous avez un compte Facebook, vous êtes peut-être comme moi souvent envahis de leçons de bien-être toutes fondées sur cette unique inscription qui ne sont en fait que des conneries, une pensée unique qui se déverse avec la plus modeste des vigueurs pour dissimuler une agressivité d’un degré équivalent à celle des fanatiques de la Société Ouverte. Ardemment, quelques-uns de vos amis se feront l’intermédiaire de « La solution est en vous » et d’autres pages d’imposteurs qui visent à vous amener la paix sur un plateau – et s’il y en a un dont les citations abondent dans cette confrérie de solipsistes, un que j’exècre plus que tous les autres, c’est Paulo Coelho, ses phrases sonnent comme des slogans publicitaires pour des barils de lessive, à part que lui il est là pour salir le corps et l’esprit.

Développement personnel, qu’ils appellent ça. C’est pas mal, mais c’est tellement moins ambitieux que le développement impersonnel. Le développement personnel permet à des monades de se rencontrer sur le vaste marché de la spiritualité moderne. Je préfère le développement impersonnel (je pourrais dire collectif, mais j'ai pas envie, parce que collectif ça engage encore les gens à exister au-delà de leur vie, de leur petit passage). Le développement impersonnel permet de forger des épées, de construire des fusées, de concevoir Internet, d’arroser plus d’herbe plus vite à plusieurs pour que les fleurs poussent autour des rochers qu’elles protègent de l’érosion. Il permet de faire corps. T’es pas là tout seul à admirer un spectacle, non, tu fais partie, tu es acteur, ou pas, tu interviens, ou pas. Tu contemples, tu agis, tu fais quelque chose, tu ne fais rien. Tu parles, ou pas. Quand c’est personnel, chacun passe son contrat avec qui il veut, chacun est libre de nourrir l’autre, chacun est libre d’affamer l’autre, chacun est libre de penser dans son coin, et rien n’a d’incidence. Quand c’est impersonnel, tu n’as pas à t’inquiéter si la nourriture vient à manquer, parce que toi et les autres avez bâti un système pour éviter ça. Tu évites la vraie terreur, qui survient quand tu n’as rien à boire et rien à manger, et que tu ne peux plus courir pour sauver ta peau. Alors, imagine un peu ce que serait le monde qui appliquerait le développement impersonnel au-delà de l’agriculture et de l’industrie, qui l’appliquerait dans sa tête, à la place du développement personnel. Imagine un monde où le débat se déplacerait des questions spirituelles et métaphysiques aux questions les plus concrètes et les plus pratiques. Imagine si on commence à débattre de l’enclos de Rousseau, des 62 personnes qui détiennent autant que 3,5 milliards d’autres. Mais il est trop difficile d’en discuter. La propriété du développement doit rester privée, au mieux familiale, en tout cas personnelle, parce qu'elle n'est pas distinguée de la propriété des biens qui en sont issus, et parce que tout le monde attend son héritage.

A tous ces tenants d’un individualisme qui bâtissent une Eglise fondée sur le même vent que la théorie économique de l’offre, j’ai juste envie de leur hurler dans la figure à chacun en leur foutant des baffes : « ne te connais pas toi-même, connais les autres ». Pas l’autre ou l’Autre, dans son abstraction, dans ce qu’il peut avoir de sacré, mais les autres, dans toute leur diversité, les autres, qui parlent une langue différente, qui vivent dans un pays différent et qui ne sont pas pressés de le quitter pour échapper à la guerre et retrouver le premier magasin Zara ouvert pour s’acheter de quoi ressembler au premier crétin occidental venu, comme si Zara n’avait pas de magasins en Chine, en Inde ou bientôt en Alaska. Les autres, ceux qui restent chez eux et se battent pour être eux-mêmes, qui ont du sang sur les mains, et qui se foutent bien de savoir si l’herbe est plus verte chez le voisin. Prends tes pieds, ta voiture, ton bateau, ou ton avion, et va visiter, et ne ramène rien. N’échange rien. Donne, et ne reçois que ce qui t’est donné. Tu n’as pas besoin de te connaitre toi-même pour savoir ce que tu donnes, ce que tu donnes, c’est ce que tu as chez toi, et même ça, tu n’as pas besoin de savoir ce que c’est. C’est là, et si tu dois en faire quelque chose, une voix en toi te commandera de le faire. Et il n’y a que toi et les autres qui croiront que cette voix c’est la tienne. Surtout quand tu refuseras de donner ou de prendre ou de faire, ce qui revient au même. On donne toujours l’impression d’être quelqu’un, qu’on dise oui, non, peut-être, peut-être pas. Tu es intégré par défaut, quoique tu fasses tu auras droit à ta tombe en partant. Mais on donne surtout l’impression d’être quelqu’un quand on a quelque chose à donner ou à prendre. Si tu ne te connais pas toi-même, si tu connais les autres, leur histoire, l’histoire de ce qui s’est passé avant toi, tu seras un être humain dans sa finitude, enfanté par un autre être humain dans sa finitude. Si tu te connais toi-même, tu prends le risque d’en rester à des stéréotypes transmis par l’Histoire officielle, celle des héros, celle des grands personnages, celle des aristocrates, celle des propriétaires de la terre. Ces mythes qu’on apprend à l’école, qui ont toujours un goût d’inachevé. Connais les autres, et sème à travers les champs du monde avec eux.

Dès que je l’ai lue, j’ai aimé la phrase de Schopenhauer : « L'homme peut certes faire ce qu'il veut, mais il ne peut pas vouloir ce qu'il veut. » Elle dit tout le mystère en quelques mots. Mais surtout, elle dévoile lumineusement l’imbécillité profonde du programme socratique habituel qui fait le beurre des philosophes de tout poil (en dehors du Nazaréen anarchiste qui disait « aime tes ennemis », et qui disait surtout « aime ton prochain comme toi-même », une façon de dire à celui qui ne s’aime pas lui-même « tu as tout à fait le droit de rester à l’écart si ça te chante », ou mieux encore « si tu te détestes toi-même, il t’est légitime de détester ton prochain »). Si tu ne peux pas vouloir ce que tu veux, il est alors temps de renoncer à connaitre ton toi intérieur, il est alors temps de renoncer au questionnement, au clivage. Et il devient urgent de suivre ce qui se passe plutôt que ce que tu veux. De n’accepter que des réponses, de prendre des briques et de construire. Ou de les lancer sur ton prochain, si c’est ce qui te chante. Tu n’as pas à être esclave d’un sentiment de paix ou de sagesse, si c’est la guerre que tu veux, si c’est la guerre que tu dois avoir, tu dois faire avec. Tant pis pour l’autre, s’il peut être un objet d’affection, il peut aussi être un sujet de haine. Tu es libre. Tu peux même mentir si tu veux, et essayer de briser la vie des gens qui t’aiment, ça ne te coûte rien et si ça marche, ça peut te donner de profondes satisfactions, dont le caractère éphémère ne doit pas t’effrayer à l’avance.

Rousseau dit une chose et son contraire dans sa phrase que j’ai citée là haut dans ce premier paragraphe dont l’écriture il y a quelques minutes est déjà le lointain souvenir de la personne que j’étais et que je ne suis déjà plus. Si on veut faire avancer la connaissance de l’homme, pourquoi s’en tenir à se connaitre soi-même ? Pourquoi rester là à lire ce texte ? Pourquoi rester là et l’écrire ? (et « pourquoi pas ? » aussi, tiens !) Il est temps de se débarrasser de toutes les « -ogies » et de tous les « -ismes », ces outils encombrants qui croient servir pour la connaissance de l’homme, biologie, écologie, psychologie, sociologie, technologie, capitalisme, communisme, tourisme, nazisme, sadisme, et le pire de tous, humanisme. Ce n’est pas l’homme que tu dois chercher à connaitre, cet homme mouvant, capricieux, qui aime la mode et l’imitation, c’est la nature, active, vive et productive. Tu pourras en déduire des lois si ça te chante, tu pourras en déduire des vérités, des mensonges, tu pourras t’en servir ou t’en défaire, ta conscience ne doit rien à ton désir. Du moment que tu n’oublies pas qu’il est préférable de connaitre les autres plutôt que toi-même, tu resteras libre et mouvant. Tu pourras mentir comme si de rien n’était. Tu pourras faire du mal à la personne que tu aimes, à la personne que tu détestes, à la personne pour laquelle tu ne ressens rien, pour faire avancer tes pions en bon politique ou par l’altruisme le plus désintéressé, ou même plus simplement parce que. Tu pourras vivre. Et un beau matin, la sagesse s’imposera à toi. Il s’agit de faire confiance à tes actes, et non à tes pensées. Tu n’auras pas à chercher la sagesse ou à essayer d’être son ami. L’expérience te la donnera.

Socrate, qui reprit l’accroche du temple, était le premier des idiots, le premier des manipulateurs. Il disait qu’il ne savait rien, il feignait l’ignorance pour imposer sa manière de poser des questions. Et il a engendré une lignée de disciples de plus en plus idiots qui ne sont plus là que pour camoufler leur impuissance systémique à régler les problèmes politiques et écologiques de notre temps, et à encourager les autres à les imiter sous couvert d’apaisement et de bien-être. Ils sont tellement bêtes qu’ils m’encourageraient presque à essayer de me connaître moi-même plutôt qu’à essayer de les connaître eux. Mais alors, je n’aurais jamais écrit contre eux, pour eux, peut-être même avec eux ; et j’aurais perdu mon temps.


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