Dans quelle civilisation entrons-nous au 21ème siècle ?

par Bernard Dugué
mercredi 27 juin 2012

Le monde contemporain échappe-t-il à la pensée ? Cette question est éminemment philosophique mais l’on sait pertinemment que la philosophie, tout comme la médecine, n’a pas obligation de résultats. Pour la seconde, il n’y a qu’obligation de soins et pour la première, en vérité, nul ne sait quelle fonction s’impose au philosophe, si ce n’est l’obligation d’enseigner et de publier pour ceux qui en font une profession. Et bien évidemment, aux résultats, nul philosophe n’est obligé. D’ailleurs, on ne peut que constater la faiblesse des pensées philosophiques portant sur les sociétés contemporaines de l’ère hyper industrielle. Ce qui ne doit pas nous étonner car la société moderne est l’objet le plus complexe à penser, bien plus que l’humain ou la nature à l’époque des temps anciens. La technique s’est insérée dans le monde social avec une aisance et une ruse si efficace qu’elle échappe à la pensée, bien que sur ce point Ellul ait pu écrire des pages décisives. Il s’est peut-être produit des transformations radicales depuis 20 ans mais nous ne savons pas quel monde advient. Avons-nous pour autant compris les âges passés ? Rien n’est certain et il n’y a pas de philosophes plus respectable que celui qui doute, mis à part le sage qui sans doute, n’est plus vraiment un philosophe. Pour commencer, on misera sur l’hypothèse de plusieurs types de civilisation qui se sont succédées en Occident. Il y a en effet trois types de civilisations qui se sont développées en Europe, celles de l’Antiquité à l’époque mythologique et cosmologique ; celles du Moyen-Age à l’époque théologale et sotériologique ; celle de la Modernité, à l’ère de la raison, du progrès puis du scientisme et pour finir du « désir démocratique ». Je crois savoir que la démocratie fut d’abord une aspiration et qu’à l’ère des médias et de la marchandise, la démocratie est devenue une chose désirée, ce qui explique en vérité cette étrange disparition de la démocratie constatée par les observateurs mais qui reste inexpliquée, sauf pour ceux qui se satisfont des thèses simplistes, parfois complotistes. Les banques auraient volé la démocratie disent certains, mon banquier est un voleur ! Pendons-les et la démocratie va revivre ! Je dirais pour ma part, Instruisons-nous avant de juger !

Le fait qu’il y ait plusieurs types de civilisations ne nous rend pas la tâche plus difficile et c’est même l’inverse car l’étude des différences entre civilisation ou société permet de voir quels en sont les traits fondamentaux, les invariants ontologiques et les ressorts de même essence. On comprend alors qu’une civilisation se conçoit comme un ensemble d’humains vivant en société, échangeant et partageant quelques manières de voir, de penser, d’être en relation avec le monde et l’univers. Les hommes bâtissent et c’est le point de vue de l’œuvre, de la technique, de la science. Les hommes agissent en respectant des règles morales. Ils incluent alors autrui dans leur manière de penser. La philosophie contemporaine et la sociologie moderne ont certainement privilégié le domaine des positivités, cherchant à cartographier les ensembles humains, les systèmes, les statuts, les rapports de pouvoirs et domination. La pensée contemporaine a manqué l’homme avec son âme et son intelligence, préférant s’occuper des choses physiques, matérielles, temporelles, formelles et culturelles. L’aventure naturelle, celle du vivant puis de l’humain, se conçoit comme un destin cognitif, bien plus que comme évolution des espèces, des physiologies naturelles pour finir avec les aptitudes techniques des sociétés antiques, médiévales puis modernes. L’être humain pense et agit mais quand il s’agite, il abandonne ses facultés de penser.

L’Europe a connu au minimum trois civilisations typées, antique, médiévale et moderne. Question : ce qui arrive depuis quelques décennies nous amène-t-il à décider d’une quatrième civilisation en marche ? La modernité au fond n’aurait été qu’un moment transitoire durant presque quatre siècles. On peut la faire commencer avec le règne de Louis XIV. D’autres préfèrent commencer avec la période contemporaine et l’avènement des pratiques industrielles et démocratiques amenant l’avènement de l’individu. Auquel cas, cette modernité débutant vers 1800 n’aura duré que deux siècles et encore, tout dépend de la date choisie pour décréter l’achèvement de cette civilisation. Si cette modernité s’achève avec l’avènement de l’homme seul décrit par Claude Frochaux, alors on prendra la fin des années 1960 comme date signifiante, ou alors la fin des années 1970 si l’on se fie aux analyses de Lyotard sur la fin des grands récits et la post-modernité. Alain Touraine envisage des sociétés post-industrielles mais ce concept est trompeur puisque notre époque est plus hyper que post industrielle. D’aucuns évoquent une hyper modernité. Et c’est cela la grande énigme. Comment comprendre le 21ème siècle ? Comme un achèvement d’une modernité amorcée il y a quelques siècles ou bien comme le début d’une nouvelle civilisation ? En fait, il est difficile de saisir les grands changements et comme le disait Hegel avec l’allégorie de la chouette de Minerve, le penseur arrive une fois la bataille des instaurations effectuée. Aristote et Platon sont à la fin d’une époque et lui donnent un parachèvement éclatant. Pareil pour saint Thomas clôturant un Moyen-Age amorcée avec la fin de l’empire. Parfois, des événements violents signalent qu’une tension entre deux tendances sociétales se produit. C’est le cas de 1789 autant que de mai 68.

Que dire de 2012 ? Les sociétés sont résolument entrées dans l’époque de la fin des grands récits, même si après la chute du communisme, quelques auteurs ont imaginé des chocs de civilisation. La grande époque de la conscience historique reste la fin du 19ème siècle, période encadrée par la révolution de 1789 et celle d’octobre dans la Russie de 1917. Actuellement, on voit se dessiner désaffection vis-à-vis du destin historique commun mais aussi du politique. Avec les moyens de communication, l’individu se raccorde au village global mais semble-t-il, ne parvient plus vraiment à parler aux autres ni à imaginer un dessein commun, une utopie, un nouveau monde à inventer. En ce sens, la civilisation du 21ème siècle paraît différente de celle de 1900 mais pourtant elle s’en rapproche avec l’exploitation de l’homme ainsi que l’envahissement de l’émotionnel, phénomène que René Guénon avait anticipé en pointant cette tare occidentale liée à la science, le sentimentalisme, qui éloigne de la vie intellectuelle.


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