Dynamiques de l’ennui

par Nicolas Cavaliere
mardi 19 juillet 2022

Tuer le temps.

Je m’ennuyais alors j’ai décidé d’écrire ce texte. Le ménage est fait, le repas digéré. Que me reste-t-il donc ? Il va me falloir des idées complexes pour le rendre intéressant. Je pourrais l’écrire en alexandrins pour épater une Alexandra (le ciel est bleu…), mais ce serait gâcher ma verve pour un sujet qui ne la concerne pas. En fond sonore pour accompagner l’exploration, Chance The Rapper, Miles Davis et Hulder (je mettrais bien le nouveau black midi dans la liste, je veux le garder en réserve, il m’a trop transcendé ces derniers jours).

D’autres n’écrivent pas. D’autres se trouvent des occupations pour gagner de l’argent. Avant, ils construisaient des cathédrales pour prouver à je ne sais quelle entité immatérielle qu’ils en étaient capables, puis ils ont décidé de se retrousser les manches pour accumuler de la bonne grosse monnaie. D’où la question : « Dieu a-t-il inventé l’ennui ? » Il a certainement inventé les ennuis. Des serpents dans toutes les jungles, des tempêtes, des séismes, et même des moustiques. Les sept plaies d’Égypte, elles sont arrivées au pays des Pyramides. Alors, aux pays des Églises, des Temples et des Mosquées, il fallait qu’on se protège. D’où toutes ces machines qui nous entourent, toutes ces machines qui ont fini par nous encercler.

Et depuis deux bons siècles, on se sent tout de même à l’abri. Une intuition me dit que l’ennui est né quand les ennuis se sont terminés pour de bon. Quand chacun était enfin sûr de ne pas sortir à poil et que la gamelle était assez correctement remplie. Quand la soupe populaire a fait son office, et que des fils de bureaucrates ont fondé les Restos du Cœur. À aujourd’hui, il y a encore assez de restes d’argent pour nourrir les pauvres.

Depuis la nuit des temps (j’adore cette locution pour la simple et bonne raison qu’on m’interdisait de l’utiliser à l’école), l’homme et la femme trompent l’ennui en faisant connaissance, en faisant l’amour, en faisant des enfants quand les animaux domestiques ne suffisent plus à occuper la vie du foyer. Ils trompent l’ennui en essayant de séduire, en essayant de faire rire, en essayant d’apitoyer, en essayant de consoler, en se trompant. Leur seule victoire : la reproduction de l’ennui, auquel en plus il faut apprendre à se retenir et à parler.

Certains poètes ont fait profession d’ennui en en faisant confession. Baudelaire et Rimbaud ont été les premiers à reconnaître que la vie moderne était épuisante à force de ne rien faire. Pour s’amuser un brin, ils ont chanté Satan, la drogue et se sont proclamés prophètes. Ils sont morts plutôt vite. L’ennui a toujours fait partie de la panoplie du poète. Je suis sûr qu’Hélène de Troie était plutôt moche par rapport à une Alexandra. Et il en fallait, de l’apathie, pour faire croire aux gens qu’Ulysse était un héros. Croire, ça occupe l’esprit. Le sens de la vie appartient aux disciples et aux apôtres, en tout cas tant qu’ils racontent des sornettes parce qu’ils y croient et pas parce que ça les rend célèbres.

Du temps est passé, tout s’améliorait encore, et pour ajouter des images à ces mots désolants qu’on commençait à entendre à la radio après les avoir lus de nous-mêmes dans les livres, on a inventé la télévision, très belle invention qui permet d’illustrer l’adultère, la trahison, le meurtre et l’occultisme. Les gens y circulent à moto, en train ou à voiture, ce qui leur permet d’accomplir leurs forfaits plus vite. Bien entendu, la police et l'armée rivalisent, sans quoi on perdrait une occasion de s'amuser. En fond sonore pour accompagner l’exploration, on entend des chansons qui parlent de meurtre, d’adultère, de trahison et d’occultisme. Si on veut montrer du sang avec plus de prestige, on produit des péplums ou du Shakespeare. Et puis, lorsque ce n'est plus assez, on invente des singes géants, des grands hommes en slip rouge ou bleu qui volent et Marilyn Monroe. On s’inspire de la bande dessinée plutôt que du roman. Sans tout ça, ce serait l’ennui.

Pour contester tout ce bazar mortifère, quelques personnages sont sortis du bois. On a des Ellul, des Charbonneau, des Debord pour dire que la technique c’est trop, que l’État c’est monstrueux, que le spectacle c’est l’argent qui fait de tout une marchandise. Plus c’est radical, plus ça divertit. Pour se distinguer un brin des autres amuseurs, ils ont diffusé des analyses et ils ont attendu qu’on les proclame prophètes, ils n’attendaient que ça, et le reste de leur temps, ils l’ont passé à aller faire du camping à la montagne et à organiser des séminaires occultes. Ils sont morts assez lentement, ce qui est un objectif partagé de nos jours et peut-être même de tous temps (j’adore cette locution pour la bonne et simple raison qu’on m’interdisait de l’utiliser à l’école).

Parce que tout ça restait à l’extérieur et que ça causait des frustrations, on a élargi le concept et on a donné des ordinateurs à tout le monde, puis on les a rendus portables. Tout le monde crie sa joie, partage ses passions, ses amours, tout le monde est une machine qui protège son image et concourt à façonner un monde merveilleux et prospère. La haine, les bonnes vieilles trahisons, meurtres et adultères, sont toujours possibles sous couvert d’anonymat avec un bon VPN et un bon donneur d’ordre, et là en plus, ils sont pour de vrai. Quand l’ennui vient frapper à la porte, on divorce ou on ferme ses comptes sur les réseaux sociaux.

Au-dehors, la moindre parcelle de terre est exploitée pour y construire de nouveaux immeubles ou centres commerciaux, comme si la planète s’ennuyait. Je revois encore ce terrain vague à 500 mètres de chez mes parents que nous traversions pour aller à l’école primaire. Il était minuscule à vue d’enfant. Aujourd’hui, il est recouvert par un bâtiment de trois étages et sous lui il y a un parking. Ce n’est plus un terrain vague. Ce terrain vague disait tout l’ennui et le champ des possibles, mais on voulait qu’il reste là où il était, il faisait partie du paysage, il faisait partie de notre vie. Parce que des gens avaient besoin d’argent, ils sont venus détruire ce symbole de notre ennui vivant. À sa place, y vivent des gens qu’on ne voit jamais, qu’on ne connaît pas.

Mon programme musical se déroule et parce que le glorieux « Astral Weeks » de Van Morrison me renverrait trop à la beauté des yeux d’une Alexandra, c’est le bruit infernal d’« El Tigre del Sur » qui vient accompagner la suite de cette écriture, essayer de déranger mes voisins, leur affirmer mon existence et mon ennui. Bien entendu, ils ne viennent jamais se plaindre, et c’est tant mieux, parce que nous n’avons rien en commun. Ils semblent s’ennuyer plus que moi encore, je n’entends même pas un ronflement quand mon boucan s’arrête.

Finir cette parade de mots, alors que j’ai dépassé le millième, n’est pas aisé. Comment éblouir le lecteur maintenant qu’il sait qu’il m’ennuie ? Il a mû ses yeux jusqu’au terme de cet article pour se rendre compte que sa situation est incroyablement privilégiée en regard de celle de ses ancêtres. Il vit dans une société riche et heureuse. Les matelas sont fermes et moelleux, on pêche du poisson un peu partout, et même quand la moutarde vient à manquer, on met de la mayonnaise à la place. Quand on envoie du contenu de qualité sur Internet, on est immédiatement récompensés par un nombre certain de partages et de commentaires. Il n’y a pénurie de rien. On produit pour s’occuper, on s’occupe pour produire. On innove pour se reposer, on se repose pour innover. L’ennui et le mouvement sont comme le yin et le yang. Le ciel est bleu. Qu’est-ce donc qui manque ?


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