Égalité ou liberté ? - Une idéologie mal aimée : l’égalitarisme (2)

par Jordi Grau
mercredi 28 juillet 2010

D’après les libéraux, l’égalitarisme n’est pas acceptable parce qu’on ne peut revendiquer l’égalité réelle des membres de la société sans sacrifier leur liberté. Il faudrait choisir entre une société libérale, qui se contente de garantir une modeste égalité des droits, et une société plus égalitaire, mais aussi peu respectueuse des libertés individuelles. Une société vraiment libre, toujours d’après les libéraux, laisse les meilleurs distancer les moins bons. Une société vraiment égalitaire, à l’inverse, doit exercer sur ses membres une surveillance constante pour les maintenir au même niveau. Bref, il faudrait choisir entre le capitalisme libéral et l’URSS.

Que vaut l’argumentation libérale ? Beaucoup apparemment, puisqu’elle a contaminé pas mal de gens de gauche. Il y a quelques années, un de mes amis disait à peu près la chose suivante : « C’est bien joli, de parler de liberté. Mais il faudrait tout de même pas exagérer : à force de liberté, on finit par faire disparaître l’égalité ». Sans s’en rendre compte, mon ami reprenait un discours typiquement libéral, puisqu’il faisait de la liberté et de l’égalité deux notions opposées, et à ce titre incompatibles, ou du moins difficiles à harmoniser. C’est contre cette prétendue opposition que j’écris cet article.
 
La société soviétique n’était pas égalitaire
 
L’argumentation libérale se heurte d’abord à une première objection : une société de type soviétique est loin d’être égalitaire. Si les hommes sont inégaux, il y a de fortes chances que les plus forts dominent les plus faibles et leur ôte leur liberté. Comme je l’ai écrit dans un précédent article, une société égalitaire n’est pas une société dont tous les membres sont parfaitement égaux, mais une société où les inégalités sont suffisamment faibles pour qu’aucun groupe ne puisse en dominer un autre. Il en résulte logiquement qu’un régime tyrannique est un régime fortement inégalitaire. En URSS, il y avait d’abord une énorme inégalité politique entre les cadres dirigeants du parti et les masses qu’elles étaient censées mener vers le paradis communiste. Mais cette inégalité politique se doublait d’une inégalité économique, les membres de la Nomenklatura s’octroyant des privilèges financiers ou en nature. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si cette Nomenklatura a su si rapidement se convertir au capitalisme le plus sauvage : elle attendait avec impatience le moment où elle pourrait se servir sur la bête après l’avoir privatisée.
 
Libéralisme et liberté
 
La deuxième chose contestable, dans l’argumentation libérale, c’est l’idée qu’une société libre est nécessairement inégalitaire. Le sophisme, ici, consiste à confondre libéralisme et liberté. Pour un libéral, la liberté consiste à être le moins possible contrôlé par l’État. Il s’agit notamment, pour les chefs d’entreprise ou les actionnaires, du pouvoir d’embaucher ou d’investir quand on veut, où l’on veut, sans s’embarrasser de règles sociales ou environnementales. Or, cette liberté-là n’est-elle pas finalement le droit pour le plus fort d’écraser le plus faible ? N’est-elle pas réservée à une petite minorité ? Pour le plus grand nombre, il ne saurait y avoir de liberté sans égalité – égalité juridique, sans doute, mais aussi économique, sociale et culturelle. Car que devient la liberté, quand les plus riches et les plus diplômés confisquent le pouvoir économique et politique ? Un siècle avant Marx, Rousseau écrivait ces lignes au sujet de l’égalité juridique :
 
« Sous les mauvais gouvernements cette égalité n’est qu’apparente et illusoire, elle ne sert qu’à maintenir le pauvre dans sa misère et le riche dans son usurpation. Dans le fait les lois sont toujours utiles à ceux qui possèdent et nuisibles à ceux qui n’ont rien. D’où il suit que l’état social n’est avantageux aux hommes qu’autant qu’ils ont tous quelque chose et qu’aucun d’eux n’a rien de trop. »
(Du contrat social, fin du livre I).
 
Contrairement aux libéraux de son temps, Rousseau avait conscience que la liberté politique suppose l’égalité économique, et pas seulement l’égalité juridique. Cela ne signifie pas, encore une fois, que tout le monde doit avoir exactement la même quantité de biens matériels. Seulement, comme dit Rousseau, il faut que les inégalités soient suffisamment modérées pour que personne n’ait les moyens d’acheter quelqu’un d’autre. Exploitation et corruption sont filles de misère et d’opulence.
 
Derrière le vernis libéral, la puissance des oligopoles
 
Si les égalitaristes rejettent le néolibéralisme, ce n’est pas nécessairement parce qu’ils préfèrent l’égalité à la liberté : c’est parce que cette idéologie, en prétendant justifier les inégalités économiques, fait obstacle à l’émancipation des individus. La liberté revendiquée par les néo-libéraux est réservée aux plus riches. Elle est le droit de faire du profit sans contraintes étatiques ou démocratiques. Ce qui est en jeu, derrière les beaux discours sur la liberté (libre-échange, libre concurrence, etc.) c’est l’accumulation indéfinie du capital et sa concentration entre des mains peu nombreuses. La concurrence n’est qu’un moyen parmi d’autres pour constituer des monopoles. (Au fait, comment s’appelle ce célèbre jeu qui initie les enfants aux joies du capitalisme ? N’est-ce pas Monopoly ?)
 
Pour peu qu’on ait saisi ce caractère fondamental du capitalisme, on comprend mieux pourquoi la concurrence, dans les faits, n’est jamais « libre et non faussée » : pour les grosses entreprises, l’économie est une guerre continuelle, où chacune s’efforce de préserver ou conquérir une position dominante. Tous les moyens leur sont bons. Certains sont légaux : brevets, aides de l’État… D’autres sont illégaux, mais faciles à mettre en œuvre : entente sur les prix, corruption, etc. Aussi ne faut-il pas s’étonner si les politiciens les plus libéraux font de menues entorses aux dogmes les plus saints. Par exemple, ils sont libre-échangistes lorsqu’ils veulent pousser les pays pauvres à ouvrir leurs frontières. Mais, par un sortilège admirable, ils deviennent protectionnistes lorsqu’il s’agit de défendre les intérêts de telle multinationale influente.
 
Il en va de même pour la liberté de circulation des capitaux. Pour accroître leurs profits, les banquiers poussent à une déréglementation totale, jusqu’au jour où leur folie provoque une grave crise financière qui met toute la société en danger. Alors ils sont bien contents d’être renfloués généreusement par l’État. Une petite parenthèse socialiste, ma foi, ça ne fait pas de mal au capitalisme. Ainsi, après avoir fustigé ces salauds de pauvres, ces assistés qui nous bouffent nos impôts et arnaquent l’Assurance-maladie, les riches banqueroutiers reçoivent avec soulagement des centaines de milliards de dollars de l’État. Feignant d’être gênés, ils tentent de se justifier d’un ton plaintif. Dans leurs touchants discours, où il est question de « solidarité », ils nous rappellent que nous sommes « tous dans le même bateau ». Métaphore presque banale, mais juste, mais belle et instructive. Elle n’est pas sans évoquer le naufrage du Titanic, durant lequel les riches s’accaparèrent les canots de sauvetage.
 
La liberté n’est pas un gâteau
 
La « liberté » prônée par les libéraux n’est donc qu’un leurre, visant à cacher les rapports de domination. On pourrait m’objecter que les rapports de domination ne sont pas forcément contraires à la liberté de tout le monde. De quel côté du manche vous trouvez-vous ? Là est toute la question. Pour ceux qui se font exploiter, il est bien certain que le mot de « liberté » désigne surtout une fiction juridique ou un fantasme métaphysique. Mais pour les privilégiés, pour ceux qui donnent les ordres ? Ne jouissent-ils pas d’une liberté d’autant plus immense qu’ils sont peu nombreux à en profiter ? Cette objection serait imparable si la liberté était comme un gâteau, un bien matériel qui diminuerait au fur et à mesure qu’on le partagerait. On dit souvent, comme si c’était une vérité sacrée : « Ma liberté s’arrête là où commence celle des autres ». Il est d’ailleurs très amusant d’entendre cette maxime dans la bouche des partisans de l’égalité. S’ils étaient un peu plus intelligents, ils se garderaient bien de la citer, car elle est un excellent argument pour justifier les rapports de domination : si la liberté d’autrui restreint la mienne, alors j’ai tout intérêt à la réduire au maximum !
 
Le problème, c’est que cette maxime est pour le moins discutable. Car si je confisque aux autres leur liberté, je m’en fais des ennemis potentiels. Pour me protéger d’eux, je suis contraint de m’enfermer dans une sorte de prison dorée. Une société très inégalitaire est une société d’apartheid. Les quartiers riches sont plus ou moins interdits aux pauvres. Mais l’inverse est également vrai : des territoires entiers sont abandonnés à la laideur et à la misère, et les riches n’osent plus s’y aventurer. Et ce mot de « territoire » doit être pris ici en un sens très large. Ce qui est interdit aux privilégiés, ce ne sont pas seulement certains lieux : c’est aussi la fréquentation des basses castes. Le fait d’appartenir à un milieu favorisé implique des contraintes : il faut respecter certains codes familiaux et sociaux, rester dans l’entre-soi. Certes, la situation d’un aristocrate est plus enviable que celle d’un gueux, mais il ne faut pas croire qu’elle apporte une liberté absolue.
 
Il ressort de cette analyse que la liberté et l’égalité ne sont pas si opposées qu’on veut bien le croire. L’absence de liberté implique généralement des rapports de domination, donc de fortes inégalités. Inversement, de fortes inégalités entraînent nécessairement une absence de liberté, au moins pour le plus grand nombre. Et même la petite élite privilégiée n’est pas si libre qu’elle le prétend. Bien entendu, mon analyse n’est que provisoire. J’ai simplement mis en lumière quelques faiblesses de l’argumentation libérale. Pour la réfuter entièrement, il faudrait sans doute une analyse plus poussée, et se demander notamment en quoi consiste précisément la liberté ou un rapport de domination. Peut-être ces questions feront-elles l’objet d’un futur article.
 

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