Enquêter est-il un crime ?

par Chris Laffaille
lundi 23 mars 2009

Gravement mis en cause dans le journal Libération du 18 mars dernier par Madame Elisabeth Borrel, le journaliste Chris Laffaille répond. Il est accusé publiquement par la veuve du magistrat de faire partie du groupe de comploteurs au service de la cellule africaine de l’Élysée pour mettre en avant la version du suicide de son mari, le magistrat français Bernard Borrel retrouvé mort carbonisé dans un ravin au Nord de Djibouti.

"Je suis malheureusement le seul journaliste qui ai pris le temps de retourner toutes les pierres de cette tragique affaire. J’ai travaillé pendant plus d’un an, parcouru plus de 15.000 kms en France et à l’étranger pour rencontrer plus de 50 personnes liées à ce qu’on a appris à connaitre comme "l’affaire Borrel".

Il faut savoir que quelques jours plus tôt à la XVIIème Chambre Correctionelle de Paris, la version de Madame Borrel a été pour la première fois sérieusement contredite et mise en pièces par les débats du procès en diffamation intenté par Monsieur Alain Romani, lui-même accusé par deux exilés djiboutiens d’être l’homme de main corse qui aurait assassiné le juge Borrel. Monsieur Romani a prouvé aux quatre juges d’instruction mandatés qu’il ne se trouvait pas à Djibouti le jour de la mort de Bernard Borrel, et n’avait rien à voir dans cette affaire.

L’attaque est toujours la meilleure des défenses...

"J’ai passé une partie de ma carrière à rechercher des français disparus à l’étranger, tant les familles avaient besoin d’un appui indépendent, estimant que les autorités françaises cachaient quelque chose. J’ai enquêté au Chili, en Colombie, au Nicaragua et plus récement au Guatemala, le pays le plus violent au monde.
Comment peut-on dire cela de moi ". 

Il est des auteurs qui se font écraser par des critiques dans une émission célèbre du samedi soir. Je n’ai pas eu cet honneur. Moi, c’est par Mme Elisabeth Borrel que je suis pourchassé.

Mme Borrel est la veuve du magistrat français Bernard Borrel retrouvé mort dans des circonstances mystérieuses à Djibouti, en octobre 1995. Elle est persuadée que son mari a été assassiné. Il se trouve que mon enquête m’a conduit à penser le contraire. Sur la base d’un dossier solide, fruit d’un an de travail, j’estime qu’il s’est suicidé. Quel crime n’ai-je pas commis !

Voici quatorze ans que la justice française se débat dans cette dramatique affaire. De longues années au cours desquelles plusieurs magistrats instructeurs ont été nommés, puis déchargés. Tous ont empilé reconstitutions, commissions rogatoires, expertises, contre-expertises, et autopsies qui disent tout et son contraire.

L’affaire Borrel est devenue l’instruction la plus longue et la plus onéreuse qu’ait connu le système judiciaire français. À force d’accumuler les actes de justice, auxquels s’ajoute le paiement par le Ministère de la Justice des frais encourus par la partie civile, honoraires des avocats inclus, le coût de l’instruction de la mort de Bernard Borrel a pris des proportions insensées qui se chiffrent aujourd’hui à plusieurs millions d’euros.



Sa longévité judiciaire a été assurée par divers rebondissements et coups d’éclats médiatiques assurés par la partie civile dans le dossier d’instruction. Il faut savoir, en effet, qu’un magistrat constitué (comme l’est Mme Borrel) a le pouvoir de transmettre des éléments du dossier à qui bon lui semble, sans se soucier du secret de l’instruction.

Ceci a permis à Mme Borrel de multiplier les plaintes contre ceux qui osent contredire sa version des faits, selon laquelle son mari aurait été assassiné parce qu’il en « savait trop » sur des affaires délicates visant l’actuel président de la République de Djibouti (quelles « affaires » ? On l’ignore). Ce faisant, elle a pris l’habitude de balayer avec véhémence, par médias interposés, toute tentative d’intrusion journalistique lorsque celle-ci n’abonde pas dans son sens, celle d’un complot ourdi pour cause de « raison d’État ».

J’en fais aujourd’hui l’amère expérience, suite à la publication de mon enquête dans le numéro 2533 du 6 Juin 2007 de Paris-Match, suivie six mois plus tard par le livre Les Portes de l’Enfer : l’inavouable vérité sur l’affaire Borrel (Scali, janvier 2008). Selon Mme Borrel, je fais partie des affreux comploteurs à la solde de l’ancienne présidence de la République française et une « barbouze » médiatique liée à la cellule africaine de l’Élysée !

C’est énorme. Mais on a vu, avec le livre de Pierre Péan sur le Rwanda, que toute accusation contre un auteur, aussi fantasmatique soit-elle, est désormais devenue possible…

Mon crime réside en ceci : j’ai voulu comprendre l’incompréhensible. Au départ, je ne comprenais pas, tout simplement, comment un soi-disant « complot », impliquant un nombre aussi important de fonctionnaires travaillant dans quatre ministères français (et leurs représentants à Djibouti), aurait pu se mettre en place pour accréditer la version du suicide, et ce, dès les premières heures de la découverte du corps du juge Borrel. Une cinquantaine de hauts fonctionnaires, gendarmes, militaires, médecins et leurs épouses, se seraient tus au nom de la raison d’État ? Tous étaient complices et maintenaient une même version sans jamais se contredire ? Cela me paraissait improbable. Il fallait malgré tout que je les rencontre, car l’improbable n’est pas l’impossible.

Je me suis alors mis en quête de ces témoins, pour la plupart encore en exercice, quoique dispersés aux quatre coins de France, et parfois à l’étranger. Même si beaucoup d’entre eux refusaient de me rencontrer, je constatais bien vite qu’aucun n’avait bénéficié de promotion pour « services rendus à la nation », bien au contraire. J’ai alors demandé, par écrit, à l’Élysée de m’aider à ouvrir les portes qui restaient obstinément fermées.

Ma lettre, retrouvée très naturellement lors d’une perquisition effectuée au n°2 rue de l’Élysée, me vaut aujourd’hui les foudres médiatiques de Mme Borrel, qui me poursuit également en diffamation pour mon livre. Est-ce bien sérieux ? Le devoir d’un journaliste n’est-il pas d’aller puiser à toutes les sources, y compris celles qui ne plaisent pas à la partie civile ? C’est en tout cas ma conception du métier.

Chris Laffaille

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