Entre-deux

par Philippe Bilger
vendredi 11 mai 2007

Un magistrat, avant l’intronisation du 16 mai, peut profiter de cet entre-deux pour évoquer deux bonnes nouvelles et dénoncer une double attitude.

Le président de la République est revenu depuis mercredi soir de son escapade luxueuse et c’est tant mieux. Apparemment approuvée par une majorité de Français, elle a suscité l’ire d’Alain Finkielkraut qui, dans le Monde, par un court billet, fait part de son sentiment de "honte" à la suite de ces trois jours de repos légitime. Cet intellectuel ingouvernable ne sait rien faire dans la tiédeur. En dépit de son goût pour l’exagération, je ne peux m’empêcher d’éprouver de l’estime et du respect pour un esprit toujours libre qui nous change des nombreux affidés et inconditionnels qui doivent se multiplier auprès de Nicolas Sarkozy depuis son élection. Décidément, j’aurai sans cesse un faible pour l’intelligence quand la complaisance m’irrite à tout coup.

Le scandale de Tolbiac est enfin terminé. Le ridicule d’un blocage pour s’opposer de manière préventive à une politique universitaire à déterminer est apparu en pleine lumière. On s’est aperçu que cette volonté absurde de faire pièce à la démocratie aurait certainement, à la longue, des effets contre-productifs et Bruno Julliard qui est un politique et un socialiste l’a parfaitement compris. Reste que le naturel avec lequel des groupes font fi, un temps, du vote républicain ne manque pas d’inquiéter. C’est une manifestation préoccupante de la dégradation de la morale publique. Il n’y a plus de communauté fondée sur quelques valeurs fondamentales mais une société éclatée qui ne parvient plus jamais à se rassembler même à la suite de circonstances exceptionnelles. Le vouloir-vivre ensemble, c’est une banalité, continue de se déliter.

Dans le Figaro du jeudi 10 mai, un titre : Les exilés fiscaux attendent des gestes concrets. On croit rêver ou alors le ridicule ne tue plus. Ainsi, non contents d’avoir fait preuve d’un incivisme caractérisé- on a beau tourner la chose dans tous les sens, quitter son pays pour supporter une moindre charge fiscale n’est pas le comble de la classe-, les exilés fiscaux- étrange catégorie- voudraient nous offrir le cadeau de leur retour mais après avoir obtenu gages et promesses. De qui se moque-t-on ? L’élection présidentielle a eu lieu et du bout des lèvres, du bout de leur moralité, ils condescenderaient à envisager des retrouvailles avec leur pays mais à leurs conditions. Si devant cet aplomb, cette forme d’arrogance qui consiste à se prévaloir de ce dont on devrait avoir honte, on leur répondait tout simplement qu’ils sont libres de faire ce qu’ils désirent, que leur destin les regarde mais qu’un Etat n’a pas de prime à donner à l’indécence même collective ? Bref, il est clair qu’ils ne nous ont pas plus appauvris hier par leur absence qu’ils ne nous enrichiraient demain avec leur présence. Si l’argent-roi passe avant le souci de la République, c’est qu’il n’y a plus guère à espérer.

Dans un registre infiniment moins grave et presque ridicule, dans le même quotidien, j’ai lu cette information stupéfiante, après l’élection présidentielle, que Lilian Thuram était prêt à "discuter" avec Nicolas Sarkozy. Ainsi, après avoir formulé quelques absurdités sur notre nouveau président, cet excellent footballeur s’apprête à faire don de sa personne pour un dialogue qu’apparemment il est le seul à souhaiter et qui, à mon sens, viendrait trop tard. Certes, je reconnais à Lilian Thuram le mérite d’avoir prêché l’apaisement à la suite des soirées urbaines agitées qu’on a connues mais cela ne fait pas de lui le maître à penser cent pour cent éthique, le consultant ès banlieues et cités et le dispensateur de condamnations et de félicitations que les médias ont créés et cultivés, parce que Basile Boli, en dépit de sa masse, ne faisait pas le poids comme conscience sportive.

On perçoit très bien la dérive de Lilian Thuram qui, d’abord, voulait seulement avec modestie tenter d’être utile puis s’est cru nécessaire. Il a changé de volume et a multiplié les déclarations. Sérieux, il s’est pris au sérieux. Loin de refuser de donner des leçons, comme il le prétendait, il s’est engouffré avec volupté dans cet espace qui lui était ouvert et où avec un peu de politique, beaucoup d’humanisme basique et l’anti-racisme dégainé en permanence comme une arme contre ceux qui pourraient douter de sa légitimité, il a fait merveille, opposant systématique et faussement modéré, unilatéral dans ses options, compensant par l’effervescence moralo-médiatique ce que son métier de footballeur avait à force de moins exaltant. Barthez part en se battant, Thuram reste en pensant, croit-il. Sans rire, je ne suis pas persuadé que la "discussion" qu’il accepterait maintenant d’avoir avec Nicolas Sarkozy soit une priorité pour celui-ci. On ne sait jamais, peut-être un jour, quand le personnage qu’il est devenu et qui a étouffé l’honnête homme tranquille laissera la place au Thuram dont tous les passionnés de foot ont rêvé. Mais pourquoi cette maladie si contemporaine de respirer au-dessus de son régime et de sortir de son meilleur emploi au lieu d’y demeurer ?

Entre-deux. Qu’annonce-t-il ? Un bouleversement total ou cette immobile révolution souhaitée par le prince de Lampédusa:il faut que tout change pour que rien ne change ?

On verra, on saura bientôt.


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