Étudiant-intérimaire, le mal-aimé

par Singe conscient
mardi 6 août 2013

Être le mal-aimé, ça devrait m'aller mais, vraiment il fallait mes, très aimables animés...

Éloignez votre Texas Instrument, elle ne vous servira à rien car l'équation est sans inconnu : été + étudiant = €€.

Si l'on met de côté la forte norme socialo-estival qui pousse les foules à s'ensabler les petons et se rougir le corps comme des sadomasochistes, à ce détail près que personne ou presque ne prend de fessées, l'étudiant doit en général activer ses glandes sudoripares dans une usine quand les températures imposent un stock d'eau fraîche dans les frigo. La manière la plus sure d'ajouter des chiffres sur son compte courant, hormis la toute puissante connaissance d'un tel, soit le fameux capital social, reste les agences intérimaires. Dans ces dernières, les quémandeurs d'emplois rencontreront différentes personnalités ; la femme quadragénaire commençant à compter ses rides et qui, en conséquence, se refuse à sourire par crainte d'aggraver ses soucis de collagène, la jeune employée tyrannique plus nostalgique que ses arrière-grands-parents dont on imagine très bien les nuits de plaisir motivées par la vue d'un portrait de Pétain et la réminiscence du bon vieux Service du Travail Obligatoire, l'agréable et fraîche demoiselle qui obtient son premier poste à responsabilité et qui met du cœur à l'ouvrage, certainement une centaine de milliards de fois de plus que la personne à qui elle trouvera un travail... Et caetera et caetera...

Les usines et les aimables usiniers

Les premières fois dans une usine, à répéter les mêmes gestes, à vérifier l'heure tous les deux millièmes de seconde, à tenter désespérément de s'échapper dans son imagination, l'étudiant finit par conclure qu'une adaptation futuriste de l'Enfer de Dante pourrait avoir pour décors son lieu de travail. Les bruits angoissants, la cadence infernale, les odeurs démoniaques, les usiniers sans âme. Tout est planté, il ne manque que le metteur en scène, à moins qu'il ne soit déjà là, à commander dans nos têtes dès la naissance. Il faut travailler, il faut de l'argent, accepter n'importe quoi du moment que tu as du pain dans ton assiette Ikea et le rire mi-sardonique mi-hystérique de Hanouna à la télévision.

Difficile d'échapper à la conclusion que les trois-huit sont définitivement la pire suite de chiffre l'Histoire. Les usiniers condamnés à ce sort sont à plaindre. Peu importe la divinité créatrice de l'univers et du minuscule point bleu, elle doit intervenir pour prouver qu'elle n'a pas abandonné ses enfants. Et si le jugement dernier avait été inventé par Ford et consort ?

Moins littérairement et sans abus de substances illicites, les usiniers sont transformés en machine. Ils ne saisissent pas que les subtilités de leur tâche, parce qu'elles existent vraiment, échappent à un novice. Ils semblent ignorer qu'il faut nécessairement prendre du temps pour expliquer de manière claire, mais justement le temps, ce sang qui fait fonctionner les fours de l'enfer, ne se partage pas. Alors, trop souvent, l'étudiant-intérimaire s'agite tel un ingénu, accumulant les erreurs jusqu'à qu'il se les voit signaler par un aimable usinier agacé.

Les études, synonyme d'inutilité ?

Les diplômes n'ont pas de résonance dans le monde réglé de l'usine. Pire encore, ils sont une inexplicable utilisation du temps qui rendent l'être humain capable de raisonner mais maladroit et lent. Il semblerait, en réalité, que les études ont du mal à se justifier d'elle même, de par le fait qu'elles ne permettent un travail plus productif. L'étudiant est dès lors accompagné d'un adjectif qui, lui, se justifie très bien tout seul ; branleur.

L'étudiant-branleur est ce(tte) jeune type/donzelle qui vient l'été ralentir la cadence à cause de son inefficacité technique et qui, en plus le(a) sans-gène, ose pointer du doigt ce qui ne va pas. Ses coéquipiers ont du mal avec la notion d'étude, surtout quand l'étudiant-branleur est étiqueté aussi rapidement que ce fromage qui passe toute la journée devant leurs yeux. Sur l'emballage, on peut lire « jeune qui vit encore chez ses parents et qui ne paye rien ! », à consommer le plus vite possible pour qu'il commence enfin à cotiser.

Le désamour qui sonne le glas de la motivation

L'étudiant-branleur, plus couramment désigné sous l’appellation politiquement correct de l'étudiant-intérimaire, a le seul défaut de ne pas s'épuiser, mentalement et physiquement, dans une chaîne, fait d'êtres humains et de machines mis au même niveau, chacun étant au service de l'autre, pendant l'entièreté d'un calendrier La Poste. Ainsi, il ne sait, ne peut savoir comment agir parfaitement. Pourtant, il attire l'exaspération, comme une mouche au moment des repas, des usiniers qui, en tant qu'employés éternels, ne parviennent pas à comprendre cette incapacité.

« Bac + 3 mais pas foutu d'utiliser une cercleuse de palettes ?! Qu'est-ce qu'on t'apprend bon sang ! ». Le ton est en fait rarement agressif (et la phrase précédente jamais prononcée à voix haute) mais l'attitude ne trompe pas le décodeur, présent en toute personne, qui traduit gestes et rictus en vérité. Il n'est pas aisé de convaincre les souriants, par nécessité communicationnelle, usiniers qui ont déjà dégainé un avis sur l'étudiant-intérimaire, au moment même où ses cernes démontrent la nouveauté d'un réveil avant les coqs.

Ni idiot, ni fou, l'étudiant-intérimaire ne parvient pas lui aussi à comprendre ce ressentiment. Comme la morale chrétienne ne l'a pas atteint à ce point, il ne tend pas l'autre joue et se renfrogne dans une absence de motivation. Celle-ci étouffe peu à peu la vitesse des mouvements, contribue au développement d'un mutisme, taille les sourcils en V et scelle les lèvres.

Les usiniers à plaindre

Les aimables usiniers considèrent leur travail aussi clair et démonstratif que la fonction respiratoire de l'Homme. Honnêtement, leur gagne-pain est également une insulte pour la capacité intellectuelle de l'Homme. Pour preuve, la volonté immédiate des neurones de trouver une porte de sortie à cet enfer de répétition, comme si l'instinct de survie poussait l'intelligence à fuir. Il n'est pas étonnant que les ouvriers en perdent un peu de leur pédagogie mais aussi de leur envie de réagir, entre d'innombrables autres, au viol constant de leur souveraineté. La réflexion est peu à peu gommée de leurs exigences. Ce sont les amateurs de zombie qui devraient se ravir, il en existe tous un tas dans les zones industrielles.

Malheureusement cette situation dessine un étudiant-intérimaire mal-aimé et qui, le ressentant, ne cherche pas à contredire les usiniers. Ce cercle vicieux explique sans aucun doute la réputation de toutes ces jeunes personnes venues quérir un maigre salaire.

Cependant, je plains franchement tous mes compatriotes dans l'obligation de tuer leur matière grise dans ses infâmes nids de désespoir et de résignation face à la servitude de l'Homo sapiens, dans une société où le respect, le bien-être, le futur s'achètent telles des boites de cassoulet...

 

Sources :

Mon cerveau, ou du moins ce qu'il m'en reste de trois-huit.

De nombreuses expériences, plus nombreuses encore que les aventures de Tintin.

Note bene :

Vous noterez bien que je n'ai pas évoqué les difficultés grandissantes pour trouver un p'tit job en cette période de reprise économique, de fin de crise, de croissance, de baisse du taux chômage, dixit les fantasmes de Franfran.

Nota bene 2 :

Vous noterez bien que je n'ai pas développé l'avantage que représente ce genre de travail pour les élites gouvernantes. L'ouvrier enchaîné est trop fatigué pour réfléchir quand il rentre du taff mais beaucoup moins pour mater des programmes débiles à travers la boite à stupidité.


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