Facebook, journaux intimes et mises en scène voyeuristes

par Singe conscient
vendredi 22 novembre 2013

Une question toute brève me vient à l'esprit quand je rencontre des personnes qui s'affichent sur Facebook, parfois à outrance, comme les politiques pendant les campagnes électorales ; pourquoi ce réseau social plaît tant ?

Je suis bien au courant qu'il en existe d'autres, Twitter, instagram et compagnie, mais Facebook c'est tout de même plus d'un milliard d'utilisateurs actifs par mois dans le monde (source 1) et dix-huit millions d'utilisateurs actifs par jour en France (source 2). Chiffres hallucinants quand on sait que Zuckerberg a créé, ni plus ni moins, que le meilleur espion de l'Histoire. À coté, James Bond est un dandy qui a la syphilis et les ninjas sont des acrobates has-been. Pourquoi donc, que bête immonde à cornes, Facebook plaît tant ?

Quoi de plus normal dans une société où le voyeurisme constitue une part importante des relations à autrui, spécialement dans les médias, d'aimer se (re)-présenter sous tous les angles. En revanche, l'aspect intimiste a des raisons de soulever les sourcils ou de gratter les mentons. J'ai toujours conçu les skyblogs (rappelez-vous ça pullulaient comme des limaces après la pluie il y a quelques années) comme des journaux intimes où les individus se mettaient en scène, à la façon d'une mauvaise bande-annonce de série b. Déjà à l'époque j'étais frappé, à en voir des étoiles, du caractère personnel de ce que je pouvais lire sur les blogs de mes amis et tout particulièrement de mes amies, qui étaient, il faut bien l'avouer, une collection de poncifs inintelligibles sur l'amour, l'amitié, et autres valeurs passées sous la loupe marketing.

Les skyblogs annoncèrent le règne du tout social sur Internet, ainsi que l'intronisation de Facebook, ô grand roi des réseaux sociaux. Celui-ci regroupe de nombreuses manières de se sociabiliser sur ordinateur (échanges de photos, vidéos, mails, chat etc...), ce qui, en plus d'expliquer une partie de son succès, veut dire que les moyens de s'exprimer sont légions. Vous allez pouvoir annoncer de dix façons différentes que vous avez adopté un chaton, dont vous n'oublierez pas de commenter la mignonnesse, ou que vous avez lu un livre, dont vous prouverez la qualité par des citations. Vos amis vont véritablement apprécier ces représentations de votre personnalité. Maintenant, vous êtes connu en tant que fin littéraire amateur de félidé, deux passions, somme toute, assez peu compatibles. Utiliser un chat en tant que marque-page semble inefficace et les ouvrages sur ces petites boules de poils ne savent toujours pas ronronner.

Vous l'aurez donc compris, avec Facebook, chaque usager a de la colle au popotin et peut s'afficher sans soucis ; ne vous inquiétez pas ça tiendra. Vous pouvez même profiter de séances de psychothérapie gratuites en confiant vos problèmes de couples, en gagnant des « j'aime » dénués de sens, à moins que quelqu'un vous souhaite le malheur dans votre vie amoureuse. Facebook serait-il alors, entre autres, le nouveau journal intime numérique ? Par contre, le voyeurisme n'interroge pas parce qu'il est impossible de considérer ces différents amas d'émotions, qui dégoulinent telle une tomme de Saint-Marcellin passée de date, autrement que comme une représentation, où le metteur en scène et les spectateurs se congratulent mutuellement en espérant obtenir le même résultat quand les rôles s'inverseront.

Le voyeurisme sur Facebook c'est aussi comprendre qu'un serveur conserve toute votre œuvre théâtrale. Mais avant-tout, c'est comprendre qu'utiliser ce réseau social, c'est participer à un jeu de mise en scène particulier, ressemblant pourtant fortement à la sociabilisation hors-réseau. Ce jeu est particulier car il accentue la quête de reconnaissance par des moyens que tous les jours les médias, poules industrielles qu'ils sont, pondent tant et si bien qu'ils sont devenus des normes. L'émotion, pour rassurer Lara Fabien, l'érotisme, pour ravir Marc Dorcel, et la bien-pensance, pour s'accorder avec David Pujadas. Ce sont ces trois moyens pour se faire « liker » qui sont entretenus par Facebook et ceux-ci, jusqu'à preuve du contraire, ne suscitent aucun intérêt pour de la chauffe neuronale.

Le paranoïaque en moi y voit un outil de conservation du système, prônant divertissement avant réflexion. Ce n'est malheureusement pas les soi-disant révolutions Facebook qui pourraient prétendre le contraire. De plus, on se met en scène sur Facebook de façon impudique voire vulgaire et on se confie comme si Freud faisait partie du dispositif. J'aimerais qu'il soit donné la possibilité à chaque usager de ce réseau social de prendre un peu de recul par rapport à leur espion préféré, ne serait-ce que pour se rendre compte que « vie privée » et « dignité » sont deux mots qui s'attachent très mal au fonctionnement de Facebook.


 

Nota bene : je vous conseille de lire l'oeuvre de Goffman pour mieux comprendre l'importance de la représentation dans le quotidien.

 

Source 1 :

http://news.yahoo.com/number-active-users-facebook-over-230449748.html


Source 2 :

http://www.journaldugeek.com/2013/09/05/facebook-26-millions-dutilisateurs-actifs-par-mois-en-france/

 


Lire l'article complet, et les commentaires