Fanatisme et fantasmatique comme altération du religieux ou du rationnel

par Bernard Dugué
mercredi 6 avril 2016

Les attentats de Paris et Bruxelles perpétrés en 2015 et 2016 nous ramènent à cette cruelle vérité. Il existe des hommes capables de se faire sauter en entraînant avec eux des dizaines de victimes. Et c’est d’ailleurs leur principal souci que de faire le plus de dégât possible tout en choisissant quelques cibles symboliques comme un aéroport, une salle de spectacle ou un grand stade. Face à ces horreurs, la classe politique et médiatique peine à trouver les mots pour nommer ces individus toxiques. Salauds, fous, monstres, djihadistes, radicalisés ? Ces qualificatifs qualifient mais n’atteignent pas la vérité pour autant qu’elle existe. Si une vérité est possible, ce sera une affaire de philosophie. Il existe un mot pour désigner ces individus sortis des clous de la civilisation. Ces gens sont des fanatiques. Un célèbre petit texte de Voltaire nous ramène à la philosophie du fanatisme. Mais si l’on veut philosopher jusqu’au bout, alors on ne réduira pas les fanatismes à quelques catégories d’individus présentant des traits communs comme ceux-ci livrés par l’actualité : ils se réclament du Coran, ils sont des hommes jeunes et bien souvent, ils n’ont pas pu trouver leurs marques dans la société. Les clichés et les caricatures ne servent pas la recherche de vérité.

Le fanatisme n’a pas de domaine privilégié. Dès que l’homme se place dans un système permettant de structurer sa pensée et donner sens à l’existence, le fanatisme peut s’insinuer. Nul ne contestera que l’on trouve des fanatiques dans la chrétienté, le judaïsme, l’islam, mais aussi dans des univers gouvernés par l’idéologie avec des exemples historiques édifiants, le nazisme certainement, le communisme peut-être sans oublier la terreur qui a suivi la révolution de 1789 ou la saint Barthélemy. La science devenue idéologie secrète aussi des tendances assimilées au fanatisme, dans certains cercles écologistes, au sein des transhumanistes voire même chez quelques scientifiques dont l’objectif est de liquider la religion en utilisant les résultats de la science. Mais comme on le verra, le terme de fantasmatique convient mieux aux idéologies. Comment doit-on concevoir le fanatisme (étendu au fantasmatique) et quels sont les facteurs et les causes profonde qui le font prospérer ? Ces deux questions sont fort utiles par les temps qui courent et où la sérénité des discussions n’est plus toujours acquise alors que de par le monde, les différentes formes de fanatismes semblent s’être donné rendez-vous dans l’Histoire.

Le fanatisme fonctionne avec le principe du système immunitaire tel qu’on le trouve dans les systèmes vivants avec le virus comme élément à haute portée signifiante. Les travaux les plus récents ont mis en évidence une réaction des bactéries et des virus géants face à des séquences d’ADN viral. Ce qui se dessine dans ce « monde à peine vivant », c’est une guerre de l’information. Chaque système maintient son information et se prémunit contre des informations pouvant mettre en péril son « identité ». Comme s’il existait une loi universelle de l’information. Les systèmes se nourrissant de l’information, la digérant, l’intégrant, l’ordonnant ou alors se défendant contre des informations pouvant fragiliser l’existence des systèmes, voire les mettre en péril. Le fanatisme présente des variantes extrêmement violentes qu’il faut analyser. On cherchera aussi d’autres formes moins toxiques définies comme fantasmatique. Ces phénomènes nous disent quelque chose de profond sur l’existence humaine et sur l’information naturelle qui chez l’homme est devenue culturelle ou cultuelle. Ces déviances ont pour ressort une altération des capacités de voir la réalité et de l’interpréter. C’est un défaut du système de pensée et de traitement de l’information dans lequel la raison ne fonctionne plus, ou alors fonctionne en traitant des informations déformées.

Le fanatisme se caractérise doublement avec un aspect psychique concernant la structuration du moi, le rapport au symbolique, au passé et à l’avenir. Puis un second aspect, lorsque le fanatique devient offensif et passe à l’acte. Le fanatisme est présent au sein de mouvements sectaires, parfois politiques ou idéologiques, avec des individus dont la structuration du moi se fait en dehors des médiations sociales permettant à l’homme de vivre en société en acceptant l’autre, que ce soit par respect de la différence portée par autrui ou parce que l’autre nous enrichit. Le fanatisme se situe dans une autre société qu’il imagine dans son système de représentation et qu’il cherche à transmettre à des individus disposés à adhérer à son « irréalité ». La communication des idées fanatiques se fait à la manière des infections virales. L’Histoire a même connu des fanatismes organisés par un régime et affectant un pays entier. Ce fut le cas de l’Allemagne nazie.

Il existe plusieurs formes de fanatisme dont le ressort est une déstructuration de la pensée qui s’accorde à une irréalité. La pensée acquiert un contenu dans lequel le sens moral ou religieux est altéré. Le fantasmatique est quant à lui de nature obsessionnelle et s’applique à des normes idéologiques, des sujets de polémique, des questions de personne et très souvent des considérations techniques pouvant engendrer diverses obsessions d’ordre sanitaire ou écologique. On trouvera dans la plupart des cas un contenu moral. Les uns combattent le mal, d’autres agissent en croyant faire le bien et n’hésitent pas à imposer à d’autres une manière de faire au nom du bien que l’on veut imposer aux autres même s’ils n’en demandent pas tant. Le rapport entre le fanatique et l’homme disons raisonné s’interprète sur le modèle de la défense immunitaire. Le fanatique se sent menacé par un élément étranger qui l’empêche de se reconnaître et remet en cause son identité sociale. C’est le même processus en œuvre chez le narcissique qui, comme l’a souligné Peter Sloterdijk, acquiert le sentiment d’avoir perdu son intégrité lorsque sa fierté est blessée. En ce cas, le narcissique est troublé parce qu’une information exogène a pénétré en lui sans qu’il ne puisse la repousser. La vexation constitue alors une agression pathogène mettant en péril le narcissique primaire et son fantasme d’intégrité psychique. Ce fantasme peut être dépassé par un processus de maturation mais il peut aussi devenir obsessionnel et finir par fonctionner comme un fanatisme. Le narcissique exacerbé se définit comme le « fanatique » de sa propre image. Il ne voit plus que lui. A l’instar du fanatique religieux qui ne voit plus que la représentation qu’il se fait de Dieu et croit devoir obéir à quelques préceptes lui assurant le salut.

Le fanatisme appartient bien à l’homme et pas à l’animal. On rappelera la distinction entre le fanatisme lié au processus de déstructuration du sujet et une autre « psychopathologie » moins toxique, le fantasmatique, qui relève plus de l’obsession. En usant de la distinction forme et contenu, le fanatisme se conçoit avec une altération du contenu subjectif et intersubjectif, autrement dit une incapacité du sujet à accepter le monde et se conformer à quelques valeurs et règles sociales permettant de « faire société ». Dans le phénomène fantasmatique, c’est plutôt la forme qui, devenue envahissante tel un virus dans la pensée, perturbe le système du désir sans modifier le contenu subjectif ou altérer les déterminations relationnelles essentielles. Bien souvent, le fantasmatique s’insinue chez des individus en déficience de contenu spirituel et qui cherchent à fuir leur vide d’Etre. Il y a une différence entre le fanatisme qui se fait sauter dans le métro et le fantasme des écolos obsédés par le réchauffement climatique ou bien la pureté des aliments bio. Le principe de précaution relève aussi d’une dérive fantasmatique. Ce principe n’a rien d’une valeur ni d’une vertu. La prudence guide les hommes doués de raison. Le principe de précaution conduit souvent à des mesures irrationnelles comme fermer un parc à l’occasion d’un coup de vent ou interdire une plage parce qu’il y a de grosses vagues.

Nous voilà bel et bien face à la signature du monde au 21ème siècle. Les individus sont piégés par des sortes d’infections virales dont les plus toxiques poussent quelques uns au fanatisme alors que la majorité se situe dans le fantasmatique, autrement dit une vie projetée dans la forme, les usages et les désirs. Ce fantasmatique se retrouve en politique et tente de corriger les accidents avec des mesures disproportionnées, ou bien veut corriger souvent des effets qui n’ont pas une grande incidence sur nos existences ou qu’il n’est pas possible de maîtriser. Bref, le fantasmatique est en œuvre dans de nombreux secteurs, le bio, le climat, la voiture électrique, le développement durable, les craintes sanitaires, les obsessions religieuses, les mesures policières et sécuritaires et même au niveau individuel, le narcissisme. Ces traits ne datent pas d’hier mais prennent des formes contemporaines à la mesure des changements sociaux et techniques.


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