Grande récession, chaos et suicide social

par Bernard Dugué
mardi 16 février 2010

L’année 2009 a été pour la France celle de la plus importante récession depuis 1945. Méfions-nous cependant des effets d’annonce. Depuis la fin de la guerre, notre pays a n’a connu que des années de croissance positive, forte jusque vers 1970 puis soutenue. Seules, trois années se sont soldées par des croissances négatives, un demi point, un point et en 2009, 2.2 points. Si on admet que la croissance va repartir, nous pourrons dire que la France a vécu une grande récession mais pas une grande dépression car ce terme désigne un effondrement durable de la croissance, surtout aux Etats-Unis avec dix ans de vaches maigres. La crise de 2009 n’a rien de comparable avec celle de 1929. Les sociétés ont changé. La structure économique aussi, avec des moyennes puissances émergées au-delà des zones traditionnelles avancées et un géant, la Chine.


La structure sociale actuelle n’a rien de commun avec celle des années 30. Prenons le monde rural. En 1930, un tiers de la population active était composée d’agriculteurs, en 2010, le chiffre est tombé à 2%. Ce n’est qu’un détail qui pourrait avoir son importance pour un sociologue faisant une étude comparative des périodes historiques. Autre constat important, l’interconnexion dans le monde, le rendant plus consistant et réactif. Une chose est certaine, les Etats avancés sont devenus très complexes, alliant techniques, techniciens et directeurs. L’inertie est telle que le trou d’air économique ne peut venir à bout du cours assuré de l’économie. En fait, c’est la société qui risque de se montrer plus fragile que l’économie.


Seules quelques spéculations peuvent imaginer le devenir de nos sociétés à moyen terme. Il se peut très bien que tout suive son cours. Cela dit, deux déterminants vont décider de l’avenir. D’abord la comptabilité financière économique et sociale. Puis l’aptitude anthropologique à faire face aux défis techniques, économiques, politiques, comptables. La solidarité nationale s’est effritée. Les conditions matérielles sont favorables à la poursuite du processus. La dette publique n’est pas un obstacle à l’économie. Elle ne fait que lisser le déficit de solvabilité préjudiciable à la croissance. Les faiblesse de l’investissement privés se sont déplacés vers des placements sûrs mais à taux a minima. Du coup, les écarts entre rentiers et travailleurs se stabilise et même s’accroît à un rythme faible mais durable. Pour le reste, les deux monstres comptables menaçant l’équilibre social sont la Sécu et les retraites. Le flot de centaines de milliers de chômeurs en fin de droit n’est qu’une paille en regard des écarts de revenus engendrés par l’existence, si bien que les retraites, pour autant qu’elles puissent être assurée, créeront des écarts notables et si le RSA compte plus d’un million de bénéficiaires, le nombre de prétendants au minimum vieillesse risque d’atteindre 5 millions, voire plus. Pour payer cette note, avec des vieux de plus en plus vieux, titulaires de retraite et consommateurs de soins médicaux, il faudra faire payer un fardeau sans précédent aux actifs. Certes, la croissance aura un peu adouci l’addition mais il n’est pas certain que la société puisse faire face à ce défi sans connaître d’énormes désordres sociaux.


L’avenir nous place face à une situation inédite, nouvelle, que la France et les autres pays avancés n’ont pas eu à affronter. Inutile de chercher dans les anciennes solutions. J’ai omis l’état des psychismes. Une société résiste et se bonifie lorsque le terreau spirituel qui en constitue le fond n’est pas altéré. Actuellement, au vu des addictions, anomies, dépendances, déviances, violences, obsessions et autres errances, sans compter sur la destruction cérébrale des cerveaux de la jeunesse avec les instruments adaptés au nihilisme déjanté, on peut se demander si la continuité de la société réglée sera assurée, sans compter la dérive idéologique et l’égoïsme des élites elles-mêmes conscientes, dès 20 ans, de leur statut de dominants, dans les grandes écoles, à l’ENA et science po. Les jeunes sont formatés pour devenir les nazillons du nazisme transcendantal à venir. D’autres jeunes sont déglingués, finissent dans la drogue, la violence, l’anomie, le désespoir, le suicide. La société est frappée par un fléau qu’elle a engendré. Seule, une solution inédite et non conventionnelle peut être efficace face à cet ensemble de fléaux auquel je rajoute la cupidité des parvenus et autres possédants.


Bref, un désastre social prévisible, ou un long marasme. Avec des individus décomplexés, désinhibés, autant dans la haute sphère de la richesse, que dans le champ politique, avec l’Etat omniprésent, qui surveille, avec les flics qui jouent les shérifs de la garde à vue, sans oublier cette jeunesse qui tourne le dos à la civilité. Ouais, civilité, la société tourne le dos à la civilité, le chaos est pour demain. A moins que… Ou bien, des mesures intelligentes soient prises, ou alors qu’un instinct de survie ne germe dans la société civile.


Pour l’instant, un constat évident, celui d’un malaise social, avec un schème classique, la désinhibition, la décomplexion et l’anomie. Bref, montée des incivilités dans la société, violences quotidiennes, administration désinhibée dans la pression qu’elle met sur les citoyens ; on le voit régulièrement avec des faits impliquant la police. L’Etat est devenu hypertrophié, s’insinuant dans les recoins des existences individuelles. Dépenses croissantes. Santé, sécurité, vidéosurveillance…


Autant le reconnaître, la société est en faillite. La violence est partout, même dans les déclarations politiques avec des phrases assassines. Le problème des retraites est insurmontable au vu des rigidités et de la structure conjoncturelle de l’économie. La Sécu est logée à la même enseigne. Les pays européens vont s’effondrer sous les coûts de la santé et des retraites. Les inégalités vont s’accroître et devenir insupportables. La jeunesse va désespérer. La vie deviendra invivable. Les ciments nationaux ayant permis de surmonter la guerre de 39 ne sont plus opérationnels. Ce sera chacun pour soi. Les problèmes ne sont pas économiques mais anthropologiques. La société des hommes n’a pas su s’adapter aux moyens considérables offerts par le progrès technologique. Ces biens matériels, ces soins médicaux, ces services publics, ces gains d’espérance de vie, au lieu d’être une bonne nouvelle, représentent un fardeau. C’est paradoxal, pour ne pas dire idiot et cela révèle au fond l’imbécillité du genre humain et la prévarication des élites.


Bref, en 1930, déjà, les sociétés connaissaient les failles anthropologiques. Les puissants ont amené les nations à leur perte puis leur reconstruction. En 2010, d’autres élites mènent les populations à leur perte, ou du moins, les accompagnent vers la porte de sortie avec leur complicité, en ayant assuré leurs arrières et sécurisé les sociétés mais rien n’est assuré en matière d’Histoire. Tout peut basculer, dégénérer. La terreur nucléaire était bien contrôlée pendant la guerre froide. En 2010, c’est la guerre chaude qui menace les sociétés. L’humanité est une poudrière. Les hommes n’ont pas su gérer le progrès. C’est le progrès qui s’occupe d’eux et risque de les amener vers l’abîme. Avec une issue inédite, bien distincte de 1945.


En conclusion, rien n’est prévisible mais le pire est envisageable. La mise au rebut d’un quart de la société est un problème lourd. L’héritage du temps et des tournants ratés s’avère lourd. Je me demande pourquoi je continue à tracer quelques lignes d’écriture sur un réel dont on ne peut arrêter le déroulement. Ce n’est que quand la grande cassure interviendra que les dispositions efficaces seront prises. J’avoue quand même que le sort de la société ne m’inspire guère et que ce billet vaut autant que des propos d’un Edgar Morin ou d’un Jean-Claude Guillebaud, autant dire, rien !



Lire l'article complet, et les commentaires