Guilluy dissèque la question migratoire

par Laurent Herblay
samedi 5 août 2017

Le premier mérite de Christophe Guilluy est de montrer que les découpages traditionnels de la France ne sont plus opérants et qu’une nette majorité, oubliée par les élites, vit dans cette périphérie extérieure aux grandes métropoles, qui captent une part grandissante de la richesse du fait du laisser-faire ambiant. Il propose également une lecture très intéressante des phénomènes migratoires.

Regarder les problèmes en face, sans racisme ni mensonges
 
Sur ce sujet, il faut le remercier de proposer une lecture solide, originale, factuelle, et dénuée de tout relent xénophobe. Il précise que quand 56% des ouvriers autochtones vivent dans des villes de moins de 10 000 habitants, cela n’est le cas que de seulement 14% des ouvriers immigrés. En effet, il y a une « concentration des flux migratoires internationaux, notamment dans les quartiers de logements sociaux de ces grandes métropoles  », rapportant que 52,6% des habitants des ZUS (Zone Urbaine Sensible), principalement dans les banlieues, cible prioritaire de la politique de la ville, sont immigrés, et que ce chiffre atteint même 64% en Ile de France, justifiant son découpage de la France en 3, entre métropoles qui profitent de la globalisation, France périphérique et populaire, et banlieues ethnicisées.
 
Guilluy montre que ces banlieues sont moins déshéritées que la France périphérique, et permettent plus facilement l’ascension sociale du fait de leur proximité des métropoles fournit bien plus d’opportunités de travail. L’INSEE a montré que, malgré la crise, le taux d’emploi des hommes immigrés a progressé de 2006 à 2010. A l’inverse, « les classes populaires sont piégées dans des territoires éloignés des zones qui créent l’emploi  ». Et les services de l’Etat, ont moins souffert dans les banlieues, quand la France périphérique subit bien des fermetures. Il compare la mobilité subie des classes populaires (aller à 20 kms de chez soi pour travailler coûte environ 250 euros par mois, un quart de SMIC) et la mobilité choisie des classes supérieures, entre emplois et vacances (60% des ouvriers ne partent pas en vacances), notant que la mobilité des élites n’est pas reproductible, d’un simple point de vue environnemental.
 
Guilluy poursuit par un développement passionant sur le rapport à l’autre. Il remet en perspective en soulignant que des enquêtes internationales montrent que les britanniques, les belges, les italiens, les espgnols, les argentins, les indiens ou les étatsuniens sont aussi ou plus critiques que nous sur l’immigration. Mieux, la moitié des français musulmans jugent qu’il y a trop d’immigrés et qu’on ne se sent plus chez nous comme avant ! Il rappelle les tensions à Mayotte, en Guadeloupe, ou en Corse qui impose 5 ans de résidence consécutive pour y devenir propriétaire. Il évoque Maroc Hebdo, qui parlait de « péril noir  » en 2012 du fait des migrants, ou des tensions entre locaux et travailleurs chinois en Algérie. Partout dans le monde, des tensions apparaissent et il cherche à en expliquer les raisons, posément.
 
Il évoque « à l’heure de la mondialisation, la nécessité pour les plus modestes de préserver un capital social à l’heure où l’Etat ne protège plus  ». Chacun veut préserver son village et les changements d’équilibres de populations dans un territoire donné provoquent forcément une insécurité culturelle forte. « Le rapport à l’autre est (…) légitime quand il répond à l’angoisse compréhensible de ne pas souhaiter être ou devenir ‘minoritaire’ sur un territoire donné ». Il souligne que parce qu’ils sont une « minorité en forte augmentation, les musulmans deviennent parfois majoritaires sur certaines territoires. Cette dynamique nourrit une forte anxiété  ». Les classes populaires répondent par un séparatisme territorial, qui évite le conflit, tels ces retraités français d’origine qui quittent certains HLM, renforçant malheureusement la coupure de la France en trois et l’homogénéisation des trois parties de notre territoire.
 
Pour lui, « les catégories modestes souhaitent préserver leur capital social et assurer la transmission de leur patrimoine et de leur village à leurs enfants. Il s’agit d’une démarche de protection, pas de fermeture, elle n’interdit donc pas l’accueil de l’autre ni la fraternité, mais exige un entre-soi majoritaire  ». Ils ne veulent pas passer de « référent culturel majoritaire à minoritaire  ». Il note que « si les couches supérieures pratiquent depuis toujours un entre-soi plus ou moins assumé, cette volonté de faire société dans la similitude est refusée aux catégories populaires ». Il note la forte hausse des départs de Français de confession juive en Israël du fait du recul du modèle français d’assimilation et conclut que « vivre ensemble séparé est aujourd’hui le prix à payer dans une société multiculturelle d’où la question sociale a été évacuée  ».
 
Bien sûr, ceux qui veulent fermer les yeux sur ces phénomènes se contenteront de réduire bien abusivement Guilluy à un agent du FN ou jetteront quelques nuages de fumée, sans rentrer sur le fond des arguments de l’intellectuel. Ce faisant, ils démontrent leur fermeture d’esprit, que dénonce aussi Guilluy, pour qui la réduction des flux migratoires est un impératif aujourd’hui.
 
Source : « La France périphérique  », Christophe Guilluy, Flammarion
 

Prochain papier sur son analyse politique


Lire l'article complet, et les commentaires