Hormone de croissance : le temps de la justice

par Henry Moreigne
jeudi 12 avril 2007

Enfin. Seize ans et cent dix morts plus loin, la justice française va enfin avoir l’occasion de se pencher et d’éclaircir les circonstances d’un scandale de la santé publique, celui de la commercialisation d’hormones de croissance contaminées par le prion de la maladie de Creutzfeldt-Jakob. Sept personnes viennent en effet d’être renvoyées en correctionnelle par le juge d’instruction. Parmi elles, Marie-Odile Bertella-Geoffroy, pour homicide involontaire et tromperie aggravée, Jean-Claude Job l’ex-responsable l’association France Hypophyse en charge de la collecte des hormones, mais aussi, Fernand Dray ex-responsable d’un laboratoire de l’Institut Pasteur où était fabriquée l’hormone, deux anciens responsables de la pharmacie centrale des Hôpitaux de Paris et des cadres du ministère de la Santé.

En 1991, après l’affaire du sang contaminé éclate le scandale de l’hormone de croissance. Dans les années 80, l’hormone de croissance est principalement utilisée en France sous forme injectable pour traiter le nanisme chez les enfants et adolescents. Parfois aussi pour donner un coup de pouce à des enfants que l’on voudrait voir un peu plus grands et à des fins de dopage. L’hormone est alors collectée sous sa forme naturelle et fabriquée à partir d’hypophyses prélevées sur des cadavres. La collecte auprès des cadavres était assurée par l’association France Hypophyse, à partir de laquelle un laboratoire de l’Institut Pasteur fabriquait l’hormone. Dès 1980, le professeur Luc Montagnier alerte, dans une lettre Fernand Dray alors responsable de l’unité de l’Institut Pasteur, des risques de contamination infectieuse liés à l’utilisation de l’hormone d’origine humaine. En 1985, à leur tour, des médecins américains alertent leurs confrères français sur un possible danger de transmission de la maladie de Creutzfeldt-Jakob.

Pourtant, malgré les mises en garde et un scandale qui couve, rien n’y fait. Il faudra attendre 1988 pour que cette hormone soit finalement retirée du marché français et remplacée par une hormone de synthèse produite par génie génétique. Cent dix victimes sont officiellement recensées auxquelles viennent s’ajouter trois cents personnes touchées par la maladie. Essentiellement regroupées au sein des associations MCJ-APEV et AVHC, parents et victimes dénoncent depuis de nombreuses années la lenteur de la justice entretenue par un manque criant de moyens. Première victoire pourtant, la qualification retenue pour le renvoi en correctionnelle n’est pas seulement celle de tromperie mais aussi celle d’homicide. Pourtant, comme le rappelait un de leurs avocats dans les colonnes du Figaro, Me Mor, “les victimes ne se contenteront pas de peines de principes. Nous souhaitons qu’il y ait des condamnations à la hauteur de ce drame de santé publique.” Ce que tenteront de savoir les victimes, ce sont les raisons qui ont poussé l’ensemble des responsables de la chaîne (France Hypophyse, institut Pasteur, Pharmacie centrale des hôpitaux) à s’affranchir de précautions élémentaires alors que les premiers cas de maladies sont apparus en 1983. Il semblerait que pour garantir la qualité de ses approvisionnements, France Hypophyse s’était dotée de règles (déclaration obligatoire, mise à l’écart d’organes provenant de sujets malades ou âgés, stricte observance des conditions de conservation et de congélation...) qui ont été contournées au fur et à mesure que la collecte s’organisait, pour répondre coûte que coûte à la demande croissante d’hormones. De 1 000 à 2 000 glandes récupérées sur des cadavres en 1977, on aurait atteint le chiffre de 12 000 par an retirées des morgues de France entre 1983 et 1985.

Il restera également à déterminer dans ce sordide dossier les éventuelles motivations financières. Le juge d’instruction se serait ainsi opposé au parquet sur l’aspect financier pour lequel le parquet aurait souhaité un non-lieu. A l’époque chaque hypophyse recueillie était payée 30 F à son préleveur, France Hypophyse les revendait 75 F à l’Institut Pasteur qui fabriquait l’hormone et mettait l’extrait à la disposition de la Pharmacie centrale des hôpitaux pour 450 F. A son tour, celle-ci en faisait commerce pour 750 F. La marge faite par l’Institut Pasteur est estimée à 120 millions de francs entre 1973 et 1985.

Pourquoi n’a-t-on pas écouté les craintes du Pr Montagnier en 1980, puis suivi dès 1985 l’exemple américain, quand ceux-ci, inquiets de l’apparition de la maladie de Creutzfeldt-Jakob chez trois enfants traités par hormone de croissance d’origine humaine, se décident à n’utiliser que des hormones de synthèse ? La France a continué comme si de rien n’était de trop longues années, accumulant fautes et négligences dans toutes la chaîne médicale de la prescription à la commercialisation de l’hormone en passant par la collecte et la transformation. Une poignée d’années dans une vie normale certes mais qui dans ce cas précis ont scellé le sort de trop nombreux enfants. Où en est enfin notre société dans sa capacité à juger avec sérénité et sans excès erreurs et drames médicaux ? Il ne s’agit pas en l’espèce de trouver, en réponse à la souffrance, des coupables à tout prix mais bien d’établir les responsabilités, toutes les responsabilités. Pour éradiquer le pire des sentiments, celui de l’impunité. Réponse avec le début du procès fin 2007. Enfin.


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