« J’appelle cela la charia… »

par J-F LAUNAY
mardi 15 janvier 2013

La prise de position sans nuance du patron d’Ouest-France F. R. Hutin (« Mariage homosexuel ?  » 13/01/13) est des plus surprenantes. Contrairement à son habitude, ce démocrate- chrétien ne donne guère dans la modération. Dans un pays qui a eu un président qui, en cours de mandat, divorce pour la 2e fois et se remarie, pays qui vient d’en choisir un autre « concubin notoire » comme on disait autrefois (et récidiviste puisqu’il a eu quatre enfants avec une concubine précédente) affirmer que « le mariage structure fondamentalement la société  » est pour le moins osé.

Prétendre avec un Rabbin, fut-il Grand que le mariage « c’est l’institution d’une famille, c’est-à-dire qui crée une relation de filiation directe entre ses membres  » relève de l’idéologie hors sol, totalement coupée de la réalité de la société. Prétendre que « le mariage structure fondamentalement la société dans son présent, son passé, son avenir  » c’est énoncer des contre-vérités historique et sociologique et une improbable prévision sur l’avenir. Et si le mariage est « un des fondements de notre société », notre base est bien fragile. Toutes ces péremptoires affirmations ont dû avoir cours au moment de la réinstauration du divorce en 1884.

Sans remonter à Sparte, dans le passé ou faire appel aux ethnologues pour décrire des configurations « familiales  » diverses, il faut d’abord rappeler à l’église catholique que l’invention du sacrement du mariage est tardive (1215). La seule mention d’un mariage dans les évangiles est un miracle (à faire bondir les viticulteurs), l’eau changée en vin aux noces de Cana. Sans parler des rois, princes et seigneurs, le mariage fut longtemps une opération patrimoniale, pour ceux qui avaient du bien. Quant à l’enfant, fruit bénit du mariage chrétien, dans les nobles familles du Grand siècle, il était confié à des nourrices lointaines (cf E. Badinter). Dans les grandes familles bourgeoises du XIXe et de la 1ère moitié du XXe, les bonnes prirent le relai et les enfants, vers 10-11 ans, débarrassaient le plancher familial pour des pensions qui ne les libéraient qu’aux vacances (voir l’excellent film « Les femmes du sixième étage »). Donc l’idyllique représentation d’une famille toute tournée vers le bien de l’enfant est quelque peu controuvée. Quant aux classes populaires, relisez Zola et songez à l’opprobre qui s’abattait sur les filles-mères et les enfants dits « naturels ».

Pour le présent, plus de la moitié des naissances ont lieu hors mariage. Pour cent mariages il y a cinquante divorces. Familles dé et re-composées se multiplient. Un quart des enfants est élevé dans des familles monoparentales. Ne parlons pas, s’agissant de « filiation » des naissances sous X, ni de la procréation médicalement assistée où, à la limite, un enfant peut naître de deux gamètes anonymes ! Voilà qui peut « brouiller la chaîne des générations » chère à Gilles Bernheim, le Grand Rabbin.

Le futur immédiat, après la manif de la crispation réactionnaire, verra s’instaurer « un droit nouveau pour les uns, les homosexuels, sans en retirer aucun aux autres », comme dit Franck Riester, député UMP. L’enfant est assez impudemment mis en avant par les contempteurs de cette avancée. « Il y a de 30 000 à 40 000 enfants élevés dans des familles homoparentales. Ces enfants sont-ils malheureux, maltraités ou dépravés ? Non. Dont acte. » écrivent, dans une tribune du Monde (08/01/13), J-P Mignard et B. Stéphan, co-directeurs de Témoignage Chrétien. Et le mariage pour tous peut permettre de traiter du problème de parentalité qui se pose aussi dans les couples hétérosexuels. Droits du beau-père ou de la belle-mère dans les familles recomposées ne sont pas éloignés de ceux de la compagne qui a co-élevé l’enfant de son amie.

L’union sacrée des religions qui jouent les expertes en anthropologie en faisant d’une approche scientifique une « vérité » normative, n’empêche pas le constat que le mariage homosexuel n’a provoqué aucun cataclysme dans les pays où il existe. Divorce, contraception, IVG, PACS… comme d’habitude l’église catholique essaye de bloquer une évolution sociétale. Une fois encore, « en se prononçant contre le mariage pour tous, l’Eglise veut imposer la loi religieuse sur la loi civile » constate J. P. Cluzel, proche d’A. Juppé (Le Monde 12/01/13 supplément culture & idées). Il ajoute « J’appelle cela la charia…  »


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