Jamais sans mon coach

par Thiland
lundi 1er octobre 2007

L’inexorable marche en avant que la consommation a débuté il y a maintenant plus de 50 ans dans notre société, semble avoir franchi une nouvelle étape. Du lave-vaisselle révolutionnaire, nous sommes désormais arrivé à un stade où chaque valeur et tous les domaines de la vie, collective ou individuelle, peuvent être assimilés par la consommation. Aujourd’hui, on peut s’adresser à des coachs de vie, pour mieux se consommer soi-même.

« Les signes de la consommation sont les critères essentiels de la réussite et la caution de l’existence entière. »

Dans nos sociétés industrielles, la masse principale de la société était constituée par le prolétariat, c’est-à-dire par l’énorme besoin de main d’œuvre, d’ouvriers, qui devaient répondre au développement soudain des activités industrielles. Nos sociétés post-industrielles sont tournées dorénavant vers la consommation de biens et de services. Ce que l’on peut désigner comme la masse principale de nos sociétés actuelles rassemble les millions de consommateurs aux capitaux élevés, cadres ou agents commerciaux ou financiers etc., pour qui les signes et les objets de la consommation sont les critères essentiels de la réussite, du lien social et la caution de leur existence entière.

Dans les années 60, Roland Barthes comparait déjà nos voitures à de nouvelles cathédrales. La consommation a en effet toujours été une croyance. Le Dieu-consommation a érigé le dogme des signes (symboles), récemment du 4x4 ou de l’écran plat. Comme une religion, la consommation est bel et bien un mode d’objectivation du réel, le prisme totalitaire par lequel on doit concevoir la vie et la réalité.

Le tourisme de masse constitue un exemple parfait de la construction mentale d’une vision du monde rétrécie à l’extrême. Beaucoup s’imaginent en effet avoir découvert la diversité culturelle du monde, fait l’expérience de l’altérité, après 15 jours d’hôtels occidentaux et de magasins de souvenirs à Djerba ou Bangkok. Ce qui faisait dire à Lévi-Strauss le célèbre « je hais les voyages et je hais les voyageurs » (comprenez les touristes de base) car dans ce cas, ce qui compte, c’est d’avoir vécu l’expérience par la reconnaissance en des images forgées par le système de consommation et donc de gagner superficiellement son appartenance à un groupe de consommateurs.

« Imitant les pionniers américains, ces "pros de la vie" aident des bien lotis démunis intérieurement à prendre des décisions... »

On connaît aussi le phénomène de la décoration intérieure. Depuis une vingtaine d’années et plus encore maintenant, les nouveaux riches qui ne savent pas trop quoi faire de leur argent, se précipitent auprès de professionnels de la déco (il leur suffit en fait de dire toutes les deux phrases : perspective ou lignes de fuite !). Les clients pourront enfin projeter leurs vies dans un univers aseptisé et standardisé où l’on a tout défini pour eux, au nom de la loi de signes qui sont des signifiants symboliques de la réussite. On consomme donc de la culture, des loisirs, des expériences de vie, de l’exotisme, de la santé, son propre corps, celui des autres, des idées et des réflexions prêtes-à-penser, des commentaires politiques, de la musique, des images, de la fiction, son propre intérieur domestique et donc sa propre existence au quotidien... Puis enfin, apothéose de notre époque, on voit arriver depuis quelques années les coachs de vie. Imitant les pionniers américains, ces « pros de la vie » aident des bien lotis démunis intérieurement à prendre des décisions cruciales, professionnelles, affectives, relationnelles...

Des centres de formation en coachs de vie fleurissent en France et répondent à la demande et au besoin pathologique de conformation à des semblants de valeurs. On y enseigne l’art de dispenser de bons conseils très lucratifs ! Mais surtout, une fois de plus, ce qui compte pour le demandeur, c’est d’accéder au choix de vie qui confortera sa position, à ses yeux et aux yeux des autres, par l’intermédiaire d’une expertise, même si celle-ci n’a aucune légitimité réelle ! C’est la même démarche que pour la décoration intérieure. Elle consiste à se destituer soi-même pour masquer une absence criante de valeur réelle et se laisser « délivrer » par la certitude salvatrice de se reconnaître au sein d’un système consumériste de « valeurs-signes ».

« La consommation a colonisé l’expérience même de la vie. »

La consommation récolte désormais ce qu’elle a semé depuis plus d’un demi-siècle. Avec une vitesse folle, elle s’est substituée à toutes les vraies valeurs. C’est pour ça que la publicité peut nous faire croire qu’acheter un 4x4 est un geste écologique, ou bien utiliser les images de Gainsbourg et de Mandela pour qualifier « l’esprit d’une voiture ». Elle fabrique des valeurs jetables, échangeables, au prix de la destruction des valeurs authentiques. Elle crée sans cesse du besoin par le manque préalable pour ensuite vendre n’importe quel produit au nom de n’importe quel artefact de valeur. Au final, même la révolution Bolchévique peut devenir un atout marketing ! Le tout est dans la manière de persuader en créant l’illusion d’une crédibilité morale. C’est pour cela que la consommation est partout, sous les symboles de chaque valeur dévoyée, en tant que principe de réalité. Elle a colonisé l’expérience même de la vie et c’est la raison pour laquelle les coachs de vie vont très vite investir nos sociétés creuses et deviendront le passage obligé pour tous les riches consommateurs à qui l’on fait confondre avoir et être.


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