L’effarante campagne du Monde pour les plus riches

par Laurent Herblay
lundi 13 octobre 2014

Décidément, les Décodeurs du Monde se distinguent une autre fois par un manque de précisions et une absence de mise en perspective criante, alors qu’en général leurs éclairages sont de bonnes factures. Pour un peu, on croirait presque lire le Figaro Magazine en pleine révolte fiscale

Décoder les décodeurs
 
Le titre est sans doute ce qu’il y a de plus choquants dans ce papier : « les 20% de foyers les plus aisés ont absorbé 75% des hausses d’impôts  ». Ce titre est un raccourci choquant puisque s’il s’agit d’une étude de la commission des finances de l’Assemblée, elle ne concerne que l’Impôt sur le Revenu, 67 milliards de recettes fiscales en 2013, soit un peu plus de 7% des prélèvements obligatoires. Il ne serait pas inutile de rappeler également que 50% des ménages ne paient pas l’IR, ce qui concentre mécaniquement les recettes de l’impôt sur le revenu sur les ménages aux plus forts revenus. En outre, si on se plonge dans les statistiques de Piketty, Landais et Saez, on déduit que les 20% les plus riches touchent environ 65% des revenus de ceux qui paient l’IR, ce qui relativise aussi grandement les 75%.
 
Et cela concerne seulement les 8 milliards de hausses de l’IR, sur 60 milliards de hausses d’impôts décidées depuis 2011 ou des 28 décidés par la nouvelle majorité, détaillées par le Monde il y a seulement un an. Bref, si on prend de recul, la véritable information, c’est qu’environ un tiers des hausses d’impôts décidées depuis 2012 portent sur l’impôt sur le revenu et que les 20% qui gagnent le plus, qui représentent environ 65% des revenus de ceux qui paient l’IR, en ont acquitté 75%. Pas de quoi aller s’exiler au Luxembourg. En outre, le Monde oublie de rappeler que le taux d’imposition global baisse en haut de l’échelle, comme l’ont révélé Piketty, Landais et Saez, et que les gains de revenus sont aussi très inégaux (aux Etats-Unis, 1% des ménages accaparent 95% de la hausse des revenus depuis 2009).
 
La mythique oppression fiscale des riches

Ce qui est intéressant ici, c’est qu’une présentation trop superficielle et parcellaire de l’information tend à en déformer complètement le sens. La lecture du titre de l’article donne l’impression que les plus riches sont mal traités, alors qu’une mise en perspective relativise grandement cette impression. Je serais curieux de savoir quelle part des revenus additionnels sont revenus aux 20% les plus riches depuis 2008 car même si nous ne sommes pas dans la situation des Etats-Unis, la direction est la même sur les inégalités. Il ne serait pas étonnant qu’ils aient obtenu 75% ou plus, ce qui relativiserait grandement le titre, qui contribue au climat de ras-le bol fiscal, la version française du Tea Party  ?

En outre, cela est d’autant plus abusif que les études montrent que les inégalités ne cessent de progresser et que l’imposition des ménages aux plus forts revenus ne cesse de baisser. Certes, il y a eu la taxe à 75% pour les revenus supérieurs à 1 million, mais son rendement est faible, et elle sera remise au placard l’an prochain, comme l’a rappelé Manuel Valls à Londres. Et pendant ce temps, le taux marginal d’IR, qui était de 56,8% sous Giscard (et même à 65% sous Mitterrand), est tombé à 45%, un niveau proche des autres grands pays. On aurait aussi aimé que l’article rappelle que ce même taux marginal tournait à 70% aux Etats-Unis dans les années 1970, comme le rappelle Olivier Berruyer.
 
Bien sûr, la cible du Monde semble être les CSP+, comme le montrent les idées de cadeaux des pages du magazine, mais il est difficile de se prétendre Décodeurs quand on se contente d’un descriptif biaisé et non mis en perspective qui alimente la thèse fausse de l’oppression fiscale des plus riches.

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