L’Ítre humain, ses droits et ses obligations

par Eric Kaminski
vendredi 26 juin 2009

Au fil des articles que je publie sur Internet au sujet des droits de l’Homme, les mêmes questions reviennent inlassablement : Pourquoi les droits de l’homme ? Pourquoi ne parle-t-on pas des obligations des individus, notamment vis-à-vis d’Autrui, de l’Etat, de la patrie ? Le respect des droits de l’Homme ne risque-t-il pas de conduire à l’anarchie ? Ces questions ne doivent pas être éludées et des tentatives de réponses permettront de mieux faire comprendre ce que sont les droits de l’Homme et leur fondement philosophique.

Comme je l’ai indiqué dans de précédentes chroniques, la spécificité humaine repose sur une certaine capacité de l’individu à agir sur son environnement (les objets ou individus l’entourant, son propre corps…) et repose aussi sur la conscience de cette capacité. J’appellerai ce concept « créativité ». Ce fondement de l’humanité, ce qui donne le caractère proprement humain - sa dignité - à l’Homme, doit être préservé. Aller à l’encontre de cette créativité, ce serait nier l’humain. Tous les mouvements politiques (nazisme, stalinisme, mouvement écologiste radical, extrémisme religieux, mouvements d’extrême droite…) n’ont pas fondé ou ne fondent leurs visions du monde sur ces prémisses.

Je voudrais lever à ce stade une ambiguïté. Il n’est pas question de donner ici une place qualitativement supérieure à l’Homme dans le monde, comme l’a fait l’humanisme de la renaissance. Je traite dans cet article spécifiquement de l’Homme pour ne pas le rendre plus complexe. Je défendrai cependant dans d’autres articles que la biodiversité - comme la diversité culturelle - doit être activement protégée autant dans l’intérêt de l’être humain (au nom de la créativité supplémentaire qu’elle permet en puissance) que pour son intérêt propre.

Ceci posé, il n’existe pas d’autre obligation pour l’Homme que l’obligation de préserver le potentiel créatif de chacun, que cette créativité soit actualisée ou non par les individus. Une telle définition implique la réciprocité de l’obligation. Or, cette réciprocité, dans des sociétés comprenant un grand nombre d’individus, ne peut qu’être organisée. L’institution principale organisant aujourd’hui le respect entre individus de cette obligation réciproque est l’Etat.

Dans cette perspective, le respect n’est dû à l’Etat, ainsi qu’à toute autre institution, que dans la mesure où celui-ci est perçu comme permettant effectivement le respect collectif de la dignité humaine. Dans le cas contraire peut être invoqué ce que John Locke appelait le droit à la résistance. C’est de cette nécessité de la résistance face à l’arbitraire que sont nés les droits de l’Homme. A l’origine, ces derniers sont des obligations opposées aux Etats pour préserver l’intégrité humaine.

Dans le cadre d’un Etat républicain et démocratique comme la France, les droits de l’Homme exigent que l’Etat s’assure du respect de ces droits, y compris entre les citoyens et par la majorité. Le gouvernement d’un Etat, comme un citoyen, même représentant une majorité, ne doit pas empêcher un autre citoyen de s’exprimer tant que cette expression ne porte pas atteinte à la dignité et à la créativité humaines. Il n’y a pas de raison de croire que cette créativité puisse s’épuiser et qu’un criminel ne puisse, une fois sa peine purgée, changer de comportement si la société lui en donne les moyens. L’Etat, c’est aussi un système de justice indépendant qui doit faire respecter les droits fondamentaux et les règles juridiques dérivées de manière impartiale.

Il peut être de l’obligation de l’Etat, comme du citoyen (dans le cas de l’assistance à personne en danger par exemple) de protéger un individu contre lui-même quand sa conscience est considérée comme insuffisante, mais cette situation doit se limiter aux mineurs et aux personnes reconnues, après une procédure comportant des garanties suffisantes, atteint de certaines pathologies mentales. Si l’on excepte la minorité et la pathologie mentale, vouloir libérer un individu contre son gré, c’est, d’une certaine manière, le reconnaître indigne de l’humanité. C’est tout à fait inacceptable, en particulier quand le comportement n’a rien d’irrémédiable, si l’on pense au port de vêtements particuliers tels que la burqa et le niqab.

Le respect des droits de l’Homme, sous le contrôle de l’Etat et/ou des institutions internationales ou locales compétentes, est indispensable au développement de la créativité humaine. On comprend dès lors l’intérêt du respect tant des droits civils et politiques - permettant au citoyen de participer à la définition et à la prise en main de son destin politique - que des droits économiques, sociaux et culturels - permettant sa survie matérielle et sa capacité à puiser dans son environnement culturel les ressources nécessaires à sa créativité. Rappelons que ces droits, par définition, restent facultatifs pour l’individu : la liberté de religion n’implique pas que chacun doive prendre position par rapport aux religions ou à des convictions ; les droits culturels n’exigent pas non plus d’un individu qu’il se définisse par rapport à une culture particulière.

Les droits de l’Homme sont le socle général et fondamental qu’un régime démocratique peut certes modifier à la marge comme il modifie sa Constitution mais dont il doit aussi respecter les grands principes. L’énoncé et la conception que nous avons de ces droits reste imparfaite. Les règles écrites permettant un plus grand respect de la dignité et de la créativité humaines peuvent toujours être améliorées. La réalité sous-jacente demeure cependant, avec toutes les potentialités dont elle est porteuse.

La polémique naissante sur le port de la burqa et du niqab montre à quel point la logique sous-tendant les droits de l’Homme est mal comprise. La suppression du seul portefeuille au gouvernement les mentionnnant explicitement n’est pas un hasard, après la polémique entre Bernard Kouchner et Rama Yade en décembre dernier.

Cette question est pourtant cruciale, y compris pour ceux qui défendent l’interdiction du port de la burqa dans la rue au nom du respect des droits de l’Homme. Si les droits fondamentaux ne sont pas respectés, le risque est grand que se développe la revendication (violente ?) de droits particuliers pour les minorités qui se sentent humiliées. Ces revendications ne sont pourtant que le symptôme d’une insatisfaction par rapport au respect des droits individuels, dont il conviendrait de s’attaquer aux causes profondes.

 

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