L’Evalution sert-elle le progressisme ou conduit-elle à une sorte de tyrannie ?
par Bernard Dugué
vendredi 22 février 2008
Partout en Europe, l’évaluation est servie comme remède et outil de progrès social et économique. Ce billet se propose de réfléchir à cette question de l’évaluation en poussant la spéculation jusqu’à son terme, autrement dit en imaginant l’évaluation au cœur d’un dispositif coercitif dont le sens devrait apparaître avec une mise en miroir ou en abîme...
Première partie, quelques réflexions générales et de bon sens
Dans un précédent billet, j’ai évoqué quelques tenants et aboutissants liés à la mise en place de la culture de l’évaluation. Il serait bon d’aller un peu plus loin dans l’analyse des conséquences, notamment sur le travail effectué par l’agent évalué. Rappel : l’opérateur de service public doit en permanence réajuster son action en fonction des informations reçues sur l’évaluation de ses opérations. C’est ce qu’on appelle de la rétroaction performative. L’agent dispose d’un « contremaître » intégré. En caricaturant, chaque acteur du service public aura son propre GPS, miroir flattant son « narcissisme de perfectionniste », ou bien lui renvoyant l’inquiétude du résultat trop faible. Tout dépend en fait du dispositif, qui peut mettre avec des degrés variables la pression sur les employés.
Nul besoin d’être sorti de polytechnique pour déceler ce qui pourrait poser problème dans cette généralisation de l’évaluation. En premier lieu, le spectre d’un objectif rationnel à réaliser risque d’influer sur la manière de travailler. L’employé agira en ayant en ligne de mire des objectifs rationnels définis de manière claire et c’est ce qu’il aura en tête, étant concentré sur une cible, maniant son mode opératoire tel un archer qui visualise où il doit mettre sa flèche. Des évaluateurs, formés à la science du management, ont fixé les cibles à viser par les employés. Non sans ajuster ces cibles à un double objectif, comptable mais aussi social, répondant à des exigences standardisées formulées par les usagers des services publics. Sur le principe, on peut être d’accord en supposant une rationalisation légitime des moyens et des tâches effectuées dans le public, calquée le privé, ce qui suppose de considérer un service public comme une entreprise ordinaire, avec des clients, mais non soumise à la loi du marché. Sur l’esprit, c’est différent. Le sens de l’action publique est déplacé par rapport à l’ancienne « philosophie » où l’Etat et ses actions répondaient, par-delà l’exercice de tâches utiles, à la cristallisation d’un univers de sens commun et partagé par les citoyens de la nation. Souvenons-nous du gendarme, du médecin ou de l’instituteur. Ils avaient il y a cinquante ans une aura républicaine rayonnant par-delà le rôle exercé. Plus maintenant. C’est un des effets de la modernisation. Après on s’étonne que Sarkozy aille chercher les curés pour enseigner des valeurs qui ne sont plus incarnées par l’instit, bientôt comptable devant des objectifs éducationnels ciblés sur des jeunes apprenants !
La question de la généralisation de l’évaluation, entre autres proposée par le rapport Attali, suppose que l’on pèse le pour et le contre. La seule certitude, c’est que par ce biais il devrait être possible de baisser les coûts de fonctionnement d’un service mais est-ce un objectif prioritaire si on inclut les conséquences en termes de relations humaines et de qualité de travail, de succès éthique. L’un des risques étant que la fonction publique et territoriale devienne de plus en plus bureaucratisée et technicisée. Un agent n’ayant d’autres comptes à rendre qu’à un référentiel externe, ce qui ne lui laisse pas une conscience libre pour innover, voire rendre un service qui n’est pas codifié dans l’instance évaluatrice. L’opérateur aura le nez sur le guidon comme le dit si bien la formule.
Le nez sur le guidon et la course à l’évaluation, c’est ce qui est en place depuis longtemps pour gérer les affaires de la recherche scientifique. Certes, on n’a pas le choix diront les intéressés, le chercheur (au CNRS ou à l’université) est un travailleur comme un autre, il faut bien le recruter, promouvoir son avancement, gérer sa carrière. Mais comme le système d’évaluation ne tient compte que des publications, accessoirement des participations aux congrès, alors le chercheur oriente son activité de manière à optimiser son nombre de publications, quitte à s’associer avec des équipes ayant pignon sur Nature, Science ou PNAS, ou alors prêt à refaire les mêmes expériences avec quelques détails modifiés pour publier deux ou trois fois des résultats similaires. Voilà du temps gaspillé pour produire de la redondance au détriment d’une recherche plus innovante supposant qu’on laisse le guidon et qu’on explore lentement des théories et des données, qu’on médite, qu’on réfléchisse. Les chercheurs confirmeront comment l’évaluation peut être un frein. Un exemple édifiant. La mise en place des sciences cognitives il y a vingt ans. Les évaluateurs se demandaient où et comment des chercheurs à l’interface pourraient publier et se faire reconnaître. L’évaluateur dispose d’un cerveau très efficace dans un espace limité, mais inopérant dans des champs dépassant ses compétences. L’évaluateur n’utilise que 10 % de son cerveau, contrairement à un individu moyen qui en a l’usage complet et, de ce fait, l’évaluateur ne peut pas concevoir que des revues de science cognitives ou d’autres disciplines transversales puissent être créées et servir de lieu de publications de résultats transversaux ! L’évaluateur ignore le sens du mot créer, mais connaît parfaitement celui du mot calculer !
Autre cas de figure, l’évaluation du ministère de la Culture. Cette fois, c’est un service à l’échelle nationale qu’on jauge. Un point d’évaluation (comme il existe des points de contrôle technique), le nombre d’entrées dans les musées. Est-ce un indice pertinent ? Les gens peuvent très bien entrer voir une collection pour passer le temps, parce que c’est gratuit et que, ce jour-là, il pleut. Paiera-t-on des enquêteurs pour faire dire aux visiteurs s’ils sont bien entrés dans le musée parce qu’ils s’intéressent à l’art et veulent se cultiver ? Financera-t-on des campagnes de promotion pour visiter les musées ? Et, au bout du compte, ne risque-t-on pas de voir le ministère de la Culture délaisser quelques soutiens ponctuels, à des projets originaux, tout simplement parce que les budgets sont déjà pris pour renforcer les opérations faisant l’objet de point de contrôle et que, par ailleurs, soutenir des opérations non évaluées ne donne aucun bonus au service du ministère ? L’évaluation, si elle permet de rationaliser les moyens, risque de stériliser l’invention, le sens des relations humaines, l’esprit d’un service, sa déontologie subordonnée à la conscience professionnelle et la conscience tout court. Et faire d’un service public une morne activité routinière aux tâches mécaniquement encadrées et jaugées au final sur des résultats, comme dans une entreprise. L’œil du comptable qui ne voit que les chiffres et pas les hommes.
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Seconde partie. Totalitarismes, demandez le programme !
Par-delà ces considérations propédeutiques et pédagogiques sur les travers de l’évaluation, ne voit-on pas se dessiner quelques dérives d’un système et pour le dire franchement, le signe d’une transformation de la société dans une direction évoquant les totalitarismes que connut l’Europe au XXe siècle, mais sous une forme plus douce, moins contraignante, compatible avec l’Etat de droit. Essayons d’examiner cette affaire, en accentuant quelques traits, au risque de choquer l’opinion pour qui l’évaluation semble naturelle. Mais cette évaluation, ce besoin de réforme, n’est-il pas accepté par une majorité de Français, promue par des intellectuels reconnus ? Bien souvent, les abus de pouvoir et d’autorités sont installés par la peur. Actuellement, les peurs du déclin, de la mondialisation, de la perte de croissance économique, pourraient conduire bon nombre à accepter la « pression de l’évalumètre ».
Voici un petit jeu intellectuel. Le totalitarisme désigne un système englobant où la société et l’Etat sont confondus. Actuellement, nous sommes dans un Etat de droit et démocratique, bien que l’Etat ait parfois tendance à prendre des parts de contrôle dans les existences. Alors que l’évaluation risque d’être érigée en modèle subordonné à un réformisme dans le mode opératoire de l’Etat, un réformisme qui du reste envahit également l’entreprise, mettant tous les employés sous la coupe du « contremaître », alors qu’auparavant seuls les commerciaux étaient concernés. Essayons d’imaginer ce que pourrait être un despotisme de l’évaluation, désigné comme évalutionnisme, en le comparant sur des traits essentiels à deux totalitarismes connus de l’Histoire.
Nazisme. (a) une substance, la race aryenne et sa puissance, sa force (b) une science, la biologie raciale, para-rationnelle, émanée de la science moderne du vivant (c) une idéologie, un but, la domination planétaire de la race aryenne (d) les bénéficiaires les mieux placés, dignitaires du régime, hauts-cadres de l’Etat nazi, financiers et dirigeants des grands groupes (e) le sort des individus hors système, la déportation, la stérilisation, le génocide.
Soviétisme. (a) une substance, le collectif des travailleurs et son organisation (b) une science émanée de l’économie marxienne, le matérialisme historique, la transformation humaine coordonnée sous l’égide des règles universelles du progrès dialectique et matériel, la performation de la substance humaine collectivisée (c) une idéologie, le communisme universel (d) les bénéficiaires les plus favorisés, cadres du parti, apparatchiks, mais aucun acteur privé (e) le sort des réfractaires, l’hôpital psychiatrique, le camp de rééducation.
Evalutionnisme. (a) une substance, l’individu plastique, adaptable, formable, formatable, employable, évaluable (b) une science, celle du management, de l’utilisation la plus performante des capacités plastiques, opérationnelles et cognitives de l’humain en situation professionnelle individuelle ou en synergie avec le groupe (c) une idéologie, la croissance économique et la compétition nationale dans la mondialisation avec la participation des entreprises (d) les bénéficiaires les mieux placés, ceux qui héritent, ont quelques dons pour se placer au centre des réseaux, les notables libéraux, les stars, les hauts fonctionnaires, les politiciens, les financiers, les propriétaires (e) le sort des non-adaptés, l’Agence pour l’emploi, la surveillance des formateurs, les stages de recyclage, le contrôle des bonnes dispositions à l’employabilité.
A chacun de tirer ses propres conclusions