L’homme mutilé, la démocratie abandonnée

par Bernard Dugué
mercredi 3 août 2011

J’ai fait un rêve pas vraiment étrange, plutôt inattendu, étant dans une pièce, interrogé par des élus politiques sur le sort de notre pays et la nature profonde des maux affectant la société. Je m’orientais alors vers une explication d’ordre technique. L’homme aurait été remplacé par un hybride fait d’humain et de machine. Le résultat, un trouble dans les relations sociales. Les hommes ne se rencontrent plus par l’esprit mais par l’intermédiaire des prothèses technologiques. L’humain ne se « voit » plus. La perception est submergée par l’ensorcellement technique, l’entendement filtre le réel. L’intuition spirituelle nécessaire à la communion des esprits est troublée, masquée, par le fétichisme de l’action, et la réaction médiatisée par les interfaces techniques et cognitives. Les moyens semblent devenus des fins. La finalité dans nos sociétés hyper-industrielles, ce serait d’acquérir tous les moyens possibles et de les utiliser. D’agir sur toutes les matières, homme inclut, et de constater des effets à la manière d’un collectionneur accumulant les impacts et les affects. Se nourrir de la substance technique du monde, voilà l’impératif. L’acteur pathologique est obnubilé par ses actes comme le collectionneur maladif est obsédé par l’objet qu’il recherche.

Que font deux potes lorsqu’ils sont éloignés ? Ils parlent avec leur smart-phone. Que font-ils lorsqu’ils se rencontrent ? Ils parlent de leur smart-phone. Et dans la rue, nombreux sont ceux qui frénétiquement, lorgnent sur leur portable en quête d’on ne sait quel improbable sms, ou bien bavardent comme si le monde n’existait pas autour d’eux. Ces clichés n’épuisent pas l’analyse plus complète que ferait un sociologue sur les attitudes contemporaines et les postures individuelles dans un environnement technologique poussé. Le cerveau humain est entouré de signes, de chiffres, de témoins sonores et lumineux, d’écrans et de voyants, de manettes et de boutons. Au bout du compte, le constat est assez banal, ce qui est normal, vu que les productions industrielles se banalisent. Bientôt, le téléphone qui permet de payer à la caisse. Temps économisé : 20 secondes. Pour faire quoi ? Passer 20 secondes de plus sur l’écran de son smart-phone. L’époque est à la culture du monde dévoré. L’eucharistie permanente de l’agir et du clic. Carrément une religion de l’action, de l’accumulation. Fétiches démultipliés. Pas seulement l’argent. Tout se prête à l’adoration fétiche. Le regard pénétré de l’obsession fétiche ne voit plus le monde, ne perçoit plus l’autre, n’entre plus en relation avec ses congénères humains ou s’il le fait, c’est d’une manière factice, artificielle, communicante. Cette tendance ne doit pas cependant virer à la caricature. Il existe encore un espace et des lieux pour la rencontre. Ces espaces, il appartient à chacun de les façonner. Faute de mieux, les institutions religieuses prévoient des lieux de culte et des cérémonies pour tenter d’entrer en relation avec l’altérité divine. Sinon, un théâtre ou un opéra font l’affaire pour quelque représentation où la rencontre avec « un monde » se déroule, comme du reste dans un banquet.

Et la politique ? Justement, le rêve indiquait cette piste de réflexion sur l’élaboration d’une vie sociale et d’une gestion publique des affaires communes. La politique suppose, tout autant que la religion ou l’expérience esthétique, une disponibilité de l’âme et une aptitude à la rencontre. A l’ère de l’homme-machine, le sort de la vie politique est devenu incertain. Si l’homme est devenu un moyen, les affaires politiques ne portent plus sur l’art de vivre ensemble mais la gestion équilibrée et efficace des moyens. Nous comprenons alors que le 20ème siècle a engendré un nouveau Moyen-âge qui, par un tour de fantaisie sémantique, se conçoit comme un âge des moyens. Avec au centre, le média, instrument qui est justement un moyen au sens de milieu. Dans la démocratie abandonnée, moyen âge et crustacés, sur la plage délaissée, l’homme-machine mutilé. Rêverie achevée, l’horloge sonne le glas de la vie sociale. C’est l’été et je livre* ce billet inachevé écrit il y a une quinzaine et qui sans doute, fut à l’origine de ce rêve destiné à me rappeler cette réflexion incomplète sur l’homme mutilé.

Un peu de science

On comprend aisément ce qui ressort du constat effectué sur l’homme mutilé. La démocratie n’est pas uniquement un régime politique, c’est aussi un type de société dont le ressort est autant le pouvoir institué que les individus inscrits dans une culture. Or, la culture de l’homme-machine n’est pas compatible avec l’exercice effectif de la démocratie. Ce point est assez aisé à établir. Tous les régimes de cette planète ont reposé sur une espèce d’homme, non pas au sens biologique mais au sens culturel. L’homme-machine n’est pas une espèce qui façonne un milieu authentiquement démocratique.

De plus, la démocratie pensée au 20ème siècle n’a peut-être été qu’un objet épistémologique dédoublé en un objet méthodologique. Bref, ce 20ème siècle moyenâgeux a lui aussi sa scolastique et ses égarements intellectuels. La science politique s’est sans doute égarée, comme du reste la biologie qui s’est centrée sur le gène, objet épistémologique lui aussi, conditionnant une praxis scientifique mais ne figurant pas comme déterminant ontologique. 

*Voir, jouer, automutilation cérébrale

Action, cognition, contemplation. Le joueur est dans l’action, il cherche à gagner ; le jouisseur aussi, il cherche son plaisir et s’il le trouve, il a aussi gagné, d’une certaine manière. L’hédonisme est un jeu, un peu plus subtil qu’un divertissement ordinaire ou qu’une partie de cartes. Les critères permettant de savoir si on a pris du plaisir ne sont pas entièrement fiable. Les aléas du contexte et de l’appréciation subjective façonnent des expériences incertaines. Le joueur utilise un dispositif cognitif réduit à la capture et aux traitements des signaux nécessaires pour jouer une partie ou pratiquer un sport. Les règles sont bien plus précises pour juger de la fin d’une partie qui sera gagnée ou perdue. Le plaisir est dans le déroulement du jeu. C’est manifeste dans les parties de chasse ou de pêche, qui relèvent d’un jeu avec le monde animal. Les chasseurs dans une palombière prennent du plaisir, même s’ils reviennent bredouille. Toute action, qu’elle soit animale ou humaine, implique une mise en relation avec le milieu et l’élaboration de percepts. Le joueur filtre le réel et n’est attentif qu’aux percepts utiles lui permettant de maximiser ses chances de gagner. Même chose pour l’hédoniste obsessionnel qui compulsivement, ne voit que ce qui peut satisfaire son désir, occultant alors les données expériencielles n’entrant pas dans la réalisation de son objectif. De là à transposer le comportement compulsif à d’autres domaines, professionnel notamment, il y a un pas qu’on franchira avec circonspection mais détermination. On sait en effet que des sujets peuvent développer une véritable addiction au travail, accrochés qu’ils sont devant leur poste de fonction ou leurs outils de travail. L’étude des excès pratiqués par l’homme sont en effet forts instructif pour comprendre la nature humaine et même la forme que prennent les comportements sociaux, que ce soit au jeu, au travail ou alors dans les pratiques plus délibérées, inventives, esthétiques.

Marx théorisa l’aliénation des travailleurs. Marcuse analysa les formatages de l’homme unidimensionnel. Nous pourrions parler d’un homme automutilé pour décrire la condition des individus dans l’univers que la technique et la marchandise façonnent au 21ème siècle. Une automutilation de la conscience, de la perception, de la relation au monde. Ce constat ouvre une large enquête anthropologique et philosophique. L’homme est l’être qui sur terre, possède la capacité à construire sa perception car il a dépassé le stade de la vie animale dont les percepts sont ajustés à quelques finalités vitales que l’on connaît très bien, la plus essentielle étant de perpétuer l’espèce par la reproduction, la croissance, la quête de nourriture et la technique pour échapper aux prédateurs. L’homme peut élargir sa perception ou bien la réduire au risque de la mutiler. En fait, seules les mutilations extrêmes font l’objet d’une attention spéciale conduisant souvent vers un suivi psychologique. La mutilation ordinaire est presque banale et se produit à l’insu de l’individu. C’est d’ailleurs parce que l’homme a la possibilité d’élargir son esprit qu’on est en droit d’évoquer une mutilation pour désigner l’absence d’ouverture, le rétrécissement de la conscience, les obsessions orientant le désir et la pensée vers d’uniques objets devenus fétiches. 


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