La France a besoin de visionnaires et d’un Gorbatchev

par Bernard Dugué
vendredi 25 septembre 2015

C’était après la guerre, en 1957, lors de la remise du Nobel, une fameuse sentence de Camus sur les générations qui pensent à refaire le monde : « Chaque génération, sans doute, se croit vouée à refaire le monde. La mienne sait pourtant qu’elle ne le refera pas. Mais sa tâche est peut-être plus grande. Elle consiste à empêcher que le monde se défasse ». Pourtant, dix ans plus tard, une nouvelle génération a voulu refaire le monde ou du moins a refusé le système qu’on leur proposait. Les deux nations les plus en vue dans l’Histoire moderne ont été marquées chacune par un événement symbolique. Mai 68 en France et Woodstock l’année suivante aux States. Mais le retour de balancier a été sévère et c’est maintenant, dans les années 2010, que la sentence de Camus se justifie mais les générations sont-elles à la hauteur de la tâche qui se présente en 2015 ?

Le monde se défait-il ? Oui certainement si l’on se réfère aux intellectuels classés parmi les déclinologues sans oublier Michel Houellebecq et son pessimisme subtilement romancé. François Fillon nous suggère de libérer la France mais pour l’instant, l’Occupant n’a pas laissé de signature. Une chose est certaine, c’est la neurasthénie des intellectuels et le nombrilisme des romanciers depuis l’effondrement de l’URSS. Sans être déclinologue, n’importe quel citoyen sait que notre pays se dégrade mais de manière inégale, selon les territoires et d’ailleurs, les politologues ont très bien analysé le déplacement des votes, auparavant déterminés par les clivages idéologiques et maintenant par les localisations géographiques. Il y a un vote bobo dans les centres-villes, un vote rural, un vote dans les cités, un vote dans les zones pavillonnaires, un vote dans les lieux huppés, de Cannes à Arcachon. La préoccupation de la majorité des citoyens c’est de sauver leur peau et de tirer leur épingle du jeu. Pour certain, la route passe par la gentrification. Fuir les zones sensibles et gagner des lieux plus sereins. Bref, autant reconnaître que l’esprit républicain s’est effrité.

Pour autant, je ne souscris pas à la formule de Camus et je la complète. Il faut empêcher le monde de se défaire et aussi refaire un monde en l’inventant. Les deux sont indispensables. Avec deux méthodes, le réformisme éclairé ou comme en 1789, la révolution. Le réformisme convient à la démocratie, au débat public, aux institutions, à l’Etat de droit. La révolution suppose un état d’exception, une suspension temporaire de l’Etat de droit et des règles démocratiques. La révolution recèle plus de risques que de promesses, surtout si cette révolution n’est pas soutenue par des idées et se déroule avec les émotions et la colère. Je ne viens d’évoquer que le volet dynamique. Lente progression ou bien rupture. Juste une parenthèse avant de passer au volet suivant. Et une formule : si tu veux la réforme, prépare la révolution !

(Comme l’a si bien explicité Peter Sloterdijk, les opposants au système marchand ont créé une banque de la colère qui n’a pas de transcription idéologique et politique. Pour le dire avec des mots francs et directs, le peuple grec n’aspire pas à la démocratie. Il veut juste de l’argent et que l’Europe ouvre le tiroir-caisse. C’est la même chose pour nombre de partisans de la gauche radicale, de Mélenchon à Podemos. Les capitalistes ont du fric, ils l’ont volé, qu’ils nous le rendent ! La droite vote avec le portefeuille rempli, la gauche pense avec le portefeuille pas assez plein)

L’autre volet est complexe et s’applique dans les deux options, réforme ou révolution. Il faut analyser quels sont les structures et les types d’individus dont les effets conjugués « défont » le monde. Il faut aussi philosopher, penser l’avenir et donner de nouveaux sens à l’existence, des sens autres que la compétition, la satisfaction instantanée des désirs, les divertissements faciles, l’appât du gain. Il faut remplacer les « choses humaines » qui défont le monde par les « choses humaines » qui refont le monde. C’est simple dans le principe mais compliqué à analyser car il faut repérer les structures bancales et les réseaux d’élites déficientes tout en inventant les bases et les valeurs d’un advenir pouvant être accompli par d’autres réseaux d’élites en phase avec les nouvelles aspirations et espérances du peuple.

C’est le problème de « l’après ». Après 1945 il s’est trouvé des responsables pour gérer la société. Après 1968, les élites nouvelles ont fait défaut et le système a dû maintenir en place les structures actuelles qu’il aurait fallu supprimer. Je pense à Sciences Po, l’ENA, la rue d’ULM mais uniquement la section science humaine, les écoles de journalisme et d’autres institutions parasites comme le Conseil économique et social ainsi que les mutuelles de santé. Les structures ne sont pas seules en causes. Le narcissisme des élites est aussi un élément fondamental du monde se défaisant. Lasch l’a bien cerné aux States. En France, cet auteur n’a pas été pris au sérieux, pas plus qu’Ellul. Il faut dire que l’Université est gangrenée par une horde de fous furieux marxistes et minée par des professeurs scolaires et formatés qui ont l’esprit obtus des mandarins d’antan sans en avoir la culture. Parmi les résultats visibles de cette désintégration intellectuelle, on note le virage de France Inter vers une radio d’Etat et l’effondrement de deux grands médias, Libé et Le Monde. La messe est dite, passons maintenant au volet espérance.


ESPERANCES

La situation est difficile ce qui ne signifie pas qu’il ne faut rien tenter. Les éléments hiérarchiques du système sont perfectibles mais aussi néfastes tout en exerçant un rôle régulateur indispensable. Bref, c’est très simple, c’est comme si le médecin vous rendait malade puis venait vous soigner moyennant quelques subsides. Vous avez le choix entre renvoyer le médecin ou poursuivre les soins. Dans la majorité des cas, vous optez pour la seconde solution parce qu’elle est connue et que vous êtes certain que médecin agira. En matière de société, c’est la même chose. Les gens n’osent pas renvoyer les éléments du système parce qu’ils ont été placés sous une sorte de tutelle étatique. L’Etat produit des maux mais prodige des soins et nul ne pense à congédier tout ce monde qui d’une part empêche la société de mûrir et d’autre part capte les moyens financiers, privant de ce fait les nouvelles expériences sociales de moyens. C’est carrément l’impasse et ma foi, il faut vraiment une foi de chrétien pour croire qu’une espérance nouvelle puisse changer le monde.

C’est tout le problème des utopies et des espérances. On imagine et ensuite on est déçu. Il y a un grand danger à proposer des idéologies. On voit comment on tourné le fascisme, le nazisme, le communisme. L’idéologie appartient à la modernité. Elle repose sur la maîtrise, le désir, le souci de faire le bien, y compris pour ceux qui n’ont rien demandé. L’espérance est bien plus ouverte et riche. Elle ne repose pas sur le faux déterminisme de l’idéologie qui croit maîtriser le progrès. L’espérance laisse place à l’imprévu, l’inattendu et parfois la joie et le bonheur qui arrivent d’on ne sait où. Peut-être que la solution est de se libérer du système tout en conservant ce qui est indispensable. Une sorte de lâcher prise, comme pour vivre une histoire d’amour en sachant qu’il y a toujours un risque. Finalement, le travers de nos sociétés modernistes, c’est qu’elles veulent supprimer le risque, garantir un excès de sécurité, louer le principe de précaution, multiplier les assurances, se protéger même quand il n’y a aucune menace.

Espérance et réforme intelligente du système. Bref, deux ingrédients employés à la fin des années 1980 non sans risque en URSS. Jean-Paul II et Gorbatchev. C’est certainement mieux que Mélenchon et Dupont-Aignan pour sortir la France du marasme. Mais soyons audacieux et exigeons mieux, en exigeant également de nous-même quelques transformations intérieures. Ne plus dépendre de la peur et des pansements marchandisés censés calmer nos désirs et nous anesthésier face à la lucidité qu’exige la compréhension de l’existence. Un autre monde est possible si un « autre homme » est possible. Sinon, le monde restera comme il est, ce qui convient à une majorité semble-t-il. Les plaignants ne veulent pas changer le système mais un peu plus d’argent. De ce fait, ils aggravent le marasme contemporain et renforcent le système de la dépendance.

Pour se donner un advenir, il faut envisager le développement des valeurs éprouvées et sûres, la foi, l’espérance, la Raison, la vertu. Toutes ces valeurs ont été employées non seulement dans les époques naissantes mais aussi pendant les périodes crépusculaires. Les chrétiens pendant la longue chute de l’Empire romain étalée sur trois siècles, la Raison pendant la fin calamiteuse de l’Ancien Régime avant 1789, les vertus et la force lors de la résistance pendant l’Occupation. Une analyse serrée permettrait de voir dans notre France de 2015 les signes crépusculaires présents dans la Rome antique, dans l’Ancien Régime, dans la Troisième République finissante et dépressive lors des années 30 puis 40 et même de l’URSS déclinante dans les années 1980. Résister, penser, raisonner, intelliger, créer, espérer, c’est simple à présenter mais plus difficile à mettre en œuvre.

Le temps des justes, des résistants, des prophètes, des visionnaires est arrivé. La théologie chrétienne doit être réformée. La science moderne doit se transfigurer dans la métaphysique. Les expériences créatives ont leur place. Il faut prendre le temps car c’est la Loi du Temps qui régir l’avènement du royaume des hommes libres et justes. J’arrête là, je n’ai pas assez d’inspiration pour écrire un Evangile ou une Epître pour le 21ème siècle.

Ce billet a un goût d’inachevé pour les honnêtes hommes mais il est trop long pour les lecteurs paresseux. Il faudrait le décliner en livre. D’ailleurs, les enjeux de civilisation nécessitent une activité éditoriale qui même à l’ère du Net, imposent que l’on conserve le format papier et que l’on s’attache à maintenir une certaine hiérarchie entre les livres importants et les écrits intempestifs. Les actions entreprises ce jour ne livreront leur fruit que d’ici nombre d’années. En matière de changement de civilisation, il faut être patient dans l’espérance, même si le verbe se fait parfois intempestif comme dans cette dernière incise légèrement iconoclaste pour secouer les consciences ramollies par tant de flux médiatiques émotionnels. Un monde à venir ne se trouve pas dans une pochette surprise, ça se construit et le chemin n’est pas forcément une autoroute.

Faut que ça déchire et que ça envoie de l’énergie le christianisme, faut que ça secoue les fêlés et les allumés, bien au-delà des sermons écolo-humanitaires servis par le pape François qui a d’autant plus de succès qu’il s’adresse aux populismes religieux et aux élites bien pensantes !


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