« La place de l’humain dans la société »...

par lephénix
samedi 6 octobre 2018

Et si, en "économie", plusieurs avenirs étaient possibles ? S’il suffisait de choisir le plus désirable d’entre eux, c’est-à-dire le plus respectueux de l’intelligence et de la nature humaines ? Deux "économistes", Daniel Cohen et Thomas Porcher, autopsient, le cadavre d’un « discours dominant » précisément dévoreur d’avenir dans un contexte de surendettement et de numérisation à haut risque…

L’économie n’est pas une « science capable d’établir des vérités objectives », mais une affaire éminemment politique lorsque les grandes certitudes proclamées de la « pensée économique » impactent la vie quotidienne des populations sans tenir compte le moins du monde des difficultés concrète qui les taraudent dans une montée d'incertitudes grandissantes. Membre du collectif des Economistes atterrés, Thomas Porcher s’indigne : « Le plus révoltant est lorsque les économistes se trompent ou lorsqu’ils contribuent à créer les conditions de la crise, ils ne paient jamais le coût de leur erreur. La crise des subprimes a détruit des vies parce que certaines personnes pensaient avoir la science infuse. »

Fustigeant cette « petite élite politique, médiatique et intellectuelle, bien à l’abri de ce qu’elle prétend nécessaire d’infliger au reste de la population », il déplore que « ceux qui veulent réduire la dépense publique ou la sphère de l’Etat social se soucient plus d’offrir des pans entiers de la sphère publique au secteur privé que de la condition humaine »…

C’est tout le problème de la démocratie représentative - surtout lorsque les électeurs persistent à voter « pour ceux qui entendent nous priver de ce qui devrait être normal dans la sixième puissance mondiale : travailler dignement, se loger, se soigner, manger convenablement, pouvoir partir en vacances, vivre dans un environnement sain et, enfin, toucher une pension de retraite décente »…

Le « poids de la dette »…

Au nom de quoi faudrait-il se laisser déposséder de tout ce qui fait la qualité d’une vie digne et décente dans une « Europe qui protège » ? Au nom de la Dette ? Mais « si l’augmentation de la dette était un véritable problème qui mettait l’ensemble des Français en danger, alors pourquoi les gouvernements successifs ont-ils baissé de 130 milliards d’euros les impôts entre 2000 et 2010 ? Pourquoi la Commission européenne, si prompte à inciter les pays à appliquer des mesures d’austérité, ne condamne-t-elle pas les paradis fiscaux en Europe (permettant à plusieurs dizaines de milliards d’euros par an d’échapper au budget français) ? »

Les discours prétendant imposer des politiques d’austérité « au nom du remboursement de la dette oublient de préciser que le patrimoine des administrations publiques françaises (immobilier et participations financières dans des entreprises) est supérieur au montant de la dette publique (…) En additionnant tous les patrimoines, les Français possèdent plus de 12 000 milliards d’euros, soit six fois plus que leur dette publique. (…) En réalité, le vrai problème n’est pas le montant de la dette, et sur ce point les marchés financiers l’ont bien compris puisqu’ils nous offrent des taux d’intérêt extrêmement faibles, c’est plutôt la distribution extrêmement inégale de ce patrimoine en France, et les mécanismes et politiques publiques à mettre en place pour que ce « gâteau » soit plus équitablement réparti entre Français. (…) Comme pour un ménage, le montant d’une dette sans prendre en compte le patrimoine ne signifie rien ».

Thomas Porcher invite à se poser constamment la question : « lorsqu’on vous présente une réforme économique, à qui profite-t-elle ?  »

Car « l’économie n’est pas figée, c’est une succession de modes de régulation définis par des rapports de force à un moment précis ».

La seule question qui vaille…

Après trente années de dumping social et fiscal aux dépens des peuples, la seule question qui vaille est escamotée du « débat public » par une « orthodoxie néolibérale » qui ébranle les assises de nos sociétés - celle de « la qualité de la protection sociale pour les individus  ».

Le « contrat social » serait-il rompu ? Car enfin, « comparer uniquement les niveaux de dépenses publiques par pays, pointer que nous sommes au-dessus de la moyenne européenne, sans comparer les services rendus à l’individu, à savoir son taux de couverture sociale, son niveau de retraite, le coût de l’éducation, de la santé en dit long sur la place de l’humain dans nos sociétés »…

 Si la création de richesse et sa répartition constituent la base de l’économie, comment justifier que cette mission sociale n’est plus honorée, juste « pour préserver les profits de court terme de quelques-uns » ?

Thomas Porcher rappelle qu’en économie, « libre-échange ne signifie que l’interdiction de protection : interdiction pour un Etat de protéger sa production, ses emplois, ses habitants, ses normes de consommation, sa sécurité, sa culture ».

La « crise » de 2008 proviendrait-elle plutôt d’un « excès de dette privée », exacerbé par des dérives financières mises en place pour dissimuler l’octroi de prêts à des catégories insolvables ? Pour l’économiste atterré, il y « clairement une forme de géométrie variable : quand il s’agit de baisser la fiscalité des plus riches alors la dette est un problème secondaire ; par contre, lorsqu’il est question d’investir dans le service public ou la transition énergétique, elle en devient un »…

Mais voilà : « Les investissements publics pour rénover et remettre sur pied notre service public ont été interdits par les traités européens (…) La Commission européenne a volontairement organisé la dérégulation de l’économie en n’imposant pas de socle social et fiscal commun aux différents pays de l’Union, laissant s’installer la concurrence entre vingt-huit modèles sociaux. Les résultats sont là, présentes dans notre vie de tous les jours : les retards réguliers des trains et TER à cause d’un manque d’investissement ; les temps d’attente aux urgences ; le manque de personnel dans les hôpitaux, écoles et universités les obligeant à recruter des emplois précaires ; le manque de matériel dont se plaignent les pompiers, la police, le corps médical et l’Education nationale. Tous ces choix politiques n’ont fait qu’affaiblir le secteur public, alimentant par la même, le rejet primaire de la part de l’usager. »

Pour sa part, Daniel Cohen s’inquiète de l’insoutenable niveau des inégalités lesquelles « dépassent tout entendement » - c’est même « du jamais vu dans l’histoire humaine  »… Manifestement, la convergence des conditions de vie attendra le Jugement dernier…

Le spécialiste de la dette souveraine redoute que, dans notre société algorithmique, l’on accepte de sacrifier « une part de notre humanité au nom d’une promesse de rendement et de croissance ». Directeur du département d’économie politique de l’Ecole normale supérieure, il constatait dans un précédent ouvrage (Le monde est clos et le désir infini, Albin Michel, 2015) que « la croissance économique est la religion du monde moderne » voire « l’élixir qui apaise les conflits, la promesse du progrès indéfini »…

Aujourd’hui, il redoute que « le travail à la chaîne d’hier ne laisse la place à la dictature des algorithmes ».

Quelle humanité pourrait-elle s’épanouir dans une société digitale transformant chaque être en une série d’informations exploitables à merci ? L’organisation algorithmique de la société, la marchandisation intégrale de la vie et la silicolonisation du monde ne sont-elles pas déjà en train de détruire le socle de notre vie en commun ? « L’espèce non inhumaine » est-elle capable encore d’un devoir élémentaire de responsabilité envers elle-même ?

 

Daniel Cohen, « Il faut dire que les temps ont changé… » - Chronique (fiévreuse) d’une mutation qui inquiète, Albin Michel, 224 p., 19 €

Thomas Porcher, Traité d’économie hérétique, Fayard, 232 p., 18 €


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