La prostitution sur les Champs-Elysées

par Georges Yang
jeudi 22 avril 2010

Depuis une semaine, la presse, la télévision et le net s’acharne sur ce malheureux Frank Ribéry qui voit son nom attaché à l’infamant terme de proxénétisme, alors qu’il n’a été que le simple client d’une prostituée. Mineure, dit-on, mais demande-t-on systématiquement ses papiers à une fille rencontrée dans un bar ? Ce que l’on dit moins, pour ne pas dire pas du tout, c’est que cette affaire n’est que la partie visible de la prostitution marocaine à Paris et en particulier sur les Champs Elysées. Une forme de prostitution spécifique, de luxe connue depuis une vingtaine d’années et qui s’est répandue dans les cafés et clubs orientaux de la capitale et tout particulièrement le long de la célèbre avenue et dans les rues adjacentes. D’ailleurs, les noms des joueurs de foot donnés en pâture à l’opinion publique, sont majoritairement ceux de musulmans ou d’arabes (on a aussi cité Benzema et Ben Arfa). Rien d’étonnant, car du fait de leur notoriété et fortune, il leur arrive de graviter dans le milieu de la nuit orientale de luxe, tout comme les riches Libanais, Egyptiens, Emiratis ou Saoudiens. Qu’il y ait une enquête policière sur un réseau de prostitution, qu’il soit arabe ou non est tout à fait logique et justifié. Ce qu’il l’est beaucoup moins est l’acharnement sur des joueurs qui ont recours à des prestations sexuelles rémunérées. Le moralisme gagne la société européenne, et ce qui faisait le fond de commerce des tabloïds britanniques il y a une dizaine d’années est en train de gagner la France. On se souviendra de Wayne Rooney, déclarant qu’il ne dépensait jamais plus de 47 £ pour une fille. Curieuse réponse, d’ailleurs, car pourquoi pas 40 ou 50£, à moins que les journalistes aient fait la conversion en euros ou en dollars d’un chiffre rond. 
 
Mais revenons à l’affaire actuelle. Les Champs-Elysées sont connus pour la présence de « marcheuses marocaines » qui arpentent l’avenue en évitant tout signe évident de racolage, loi Sarkozy et présence policière obligent. Ces filles, souvent venus des faubourgs de Casablanca ou de certains villages de montagne des environs de Marrakech s’adressent à une clientèle arabe en vacances, souvent assez aisée, Certaines sont des Marocaines de France venues des citées, mais elles sont minoritaires, car pour appâter le client du Golfe ou du Moyen-Orient, il faut parler correctement arabe, ce qui est rarement le cas des filles nées dans les citées de banlieue. Si certaines marcheuses arrivent à se trouver quelques Saoudiens en terrasse et réussissent à leur demander un numéro de téléphone pour les rejoindre dans leurs hôtels de luxe, et si d’autres fréquentent les cafés, clubs comme le Zaman Café (autrefois, jadis, en arabe, en français, on pourrait dire au bon vieux temps !), elles font cependant parti de la catégorie bas de gamme et sont le plus souvent évincées par les portiers. Les belles arabes, dont il est question dans le scandale actuel ont les mêmes origines, certaines ont déjà fait leurs armes au Maroc dans des palaces et pour la plupart ont été triées sur le volet par des réseaux spécialisés. Après avoir connu les clubs de vacances, les 5 étoiles de Casablanca, les filles arrivent en France avec un véritable bagage de prostitution. Il n’est évidemment pas question de laisser en contact avec une clientèle aisée, pour ne pas dire riche, d’hommes d’affaires, de diplomates ou de célébrités, des débutantes, des filles à moitié illettrées, potentiellement voleuses ou capable de créer des embrouilles. Cependant, les marcheuses les plus belles, celles qui peuvent montrer patte blanche fréquentent aussi les boites de nuit, où elles espèrent gagner plus qu’avec les clients rencontrés dans les bars et cafés ouverts à tout public. Sans mauvais jeu de mot, il faut être souvent « introduite » pour faire le tapin. Les occasionnelles, venues de la Courneuve ou de Mantes-la-Ville sont vite repérées, et ceux qui vivent de ce fructueux business n’ont pas envie de voir s’installer une concurrence indépendante qui casse les prix. Et si les petits caïds de cité peuvent se payer une marcheuse quand ils descendent à Paris, ils ne sont pas assez éduqués pour servir d’intermédiaire à la riche clientèle des boites des Champs.
 
Malgré tout, la marocaine des Champs-Elysées, même si un œil averti la reconnait immédiatement malgré l’absence de racolage et de vulgarité, n’a rien à voir avec sa consœur plus âgée et plus « amortie » du Boulevard de Clichy qui se spécialise dans le vieux du quartier pour des passes à moins de 50 euros dans des hôtels bornes. Rien à voir non plus avec les toxicos, qui étaient il n’y a pas si longtemps Boulevard Ney et qui ont été traquées par la police. Les réseaux de prostitution marocains sont très bien structurés, dans les mains de maquerelles, souvent anciennes du métier et de Marocains ayant pignon sur rue dans leur pays et gravitant dans le milieu de la nuit parisienne. Les filles ont d’ailleurs toute une logistique, quand elles n’exercent pas à Paris, elles se déplacent en Allemagne (comme dans le cas Ribéry) ou dans des capitales européennes, quand elles ne vont pas au Caire, à Beyrouth ou dans les Emirats.
 
Si certaines arrivent en métro ou RER, pour les premiers clients, la véritable activité fructueuse commence après minuit, quand le monde de la nuit qui a les moyens commence à mettre le nez dehors. Les filles ont commencé à venir du Maroc vers le début des années 90. Souvent issues d’un milieu pauvre, quelquefois divorcées, victimes d’un viol ou d’un mari violent, elles arrivent en France avec l’espoir d’une vie meilleure après le plus souvent un passage obligé par la prostitution dans le pays d’origine.
 
Tout est préparé méticuleusement pour attirer le client. Les filles se divisent grossièrement en deux groupes, les fausses blondes qui se la jouent chanteuse libanaise, et brunes à l’œil charbonneux, couvertes d’accessoires, certaines ayant une élégance que ne possèdent pas bon nombre de Parisiennes. Le Dolce & Gabbana étant réservé pour le bas de la gamme, certaines habituées au luxe arborent de vrais bijoux en or et des accessoires de mode moins clinquants. La corpulence aussi divise en deux catégories, les filiformes pour la clientèle occidentalisée, bien que d’origine arabe et les grassouillettes à fortes poitrines pour les amateurs de tradition érotique orientale et de danseuses du ventre. Car dans leur immense majorité, ces filles se spécialisent dans le client musulman, contrairement aux africaines et asiatiques qui fréquentent indifféremment des Européens et des compatriotes.
 
Hélas, pour les filles, le proxénétisme existe aussi comme dans d’autres milieux ethniques, les indépendantes sont rares et des commissions doivent être reversées. Ce qu’elles arrivent à garder, cependant souvent plus que des broutilles que sauvegardent les tapins de boulevard et de la périphérie, est souvent renvoyé au Maroc pour nourrir la famille, souvent au courant, mais qui fait semblant de ne pas savoir. Ce qui reste part dans l’achat d’accessoires vestimentaires, bijoux et sacs à main.
 
L’affaire des footballeurs dépasse donc largement le cadre du fait divers de tabloïd. Les célébrités sont plus exposées, mais pas forcement plus coupables que des inconnus. Doit-on leur reprocher d’utiliser leur argent pour des prestations sexuelles rémunérées ? L’acharnement moraliste actuel sur la prostitution et les clients est à la fois malsain, obscène et ridicule.
 
Les footballeurs sont probablement, du fait de leur notoriété et de leur pouvoir d’achat des clients plus gentils que le tout venant, même s’ils ne sont pas plus généreux que les riches du Golfe. Non que le foot les protège d’exaction et de comportements indignes ou violents, mais parce que leur célébrité ne leur autorise aucun dérapage répréhensible, rédhibitoire pour leur carrière. Il serait beaucoup plus judicieux de s’intéresser au sort de ces jeunes femmes qui est certes moins sordide que celui des filles travaillant sur les chantiers de BTP ou dans des hôtels borgnes, moins pire que celui des toxicomanes, mais cependant bien trop souvent sous la coupe d’un milieu bien organisé. Il est grand temps de libéraliser la prostitution, avec ou sans maisons closes, et de tout faire pour que ces jeunes femmes puissent profiter pleinement de leurs gains sans être exploitées.
Et enfin, de foutre la paix aux footballeurs, mais aussi aux clients anonymes des prostituées !
 

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