Le Capitalisme et la Démocratie

par Chirita-Bobic Nicolae
mardi 15 décembre 2015

Le Capitaliste n’a pas inventé la démocratie. Certes. Néanmoins, il assure les moyens pour entretenir les Institutions qui défendent les valeurs de la démocratie.

Le concept

Selon un savoir de sens commun le capitalisme s’opposerait par définition, et par tradition, à la démocratie. Cela, soit parce qu’en tant que système politique le capitalisme serait un système oligarchique, où une minorité d’hommes au pouvoir monopoliserait toute la société, soit parce qu’en tant que système économique il reposerait sur la privatisation des moyens de production par une poignée de riches au détriment de la société, soit enfin, parce que pendant la Guerre Froide les dites démocraties de l’Est se sont opposé au capitalisme Occidental. Cependant, la réalité est expressément différente.

En effet, car si on regarde d’une manière purement objective et purement réaliste les divers sondages effectués au sujet de la démocratie, on constate que les pays dont l’indice de démocratie est le plus élevé, sont les pays dits capitalistes. Le capitaliste est donc plus disposé à accepter la démocratie que le non-capitaliste.

Puis, on constate que parmi les pays dont les gouvernements sont ouverts à la démocratie électorale, les plus démocratiques, sont les riches pays occidentaux. Si on prend par exemple le cas de l’Inde, certes, la procédure électorale est démocratique, mais l’indice de démocratie est inférieur par rapport des pays occidentaux, car les inégalités sociales, notamment entre hommes et femmes, sont plus manifestes. Cela vaut aussi pour Brésil, Népal, Thaïlande, Malaisie, Indonésie, Philippine. Or, sachant que pour la plupart de ces populations l’occidental incarne le capitaliste, il revient à dire que le anticapitaliste asiatique est moins disposé à accepter la démocratie que le capitaliste occidental.

Notons entre autres, qu’il y a un grand nombre de pays, notamment en Afrique et en Asie, qui se déclarent ouvertement non-démocratiques, comme les monarchies arabes par exemple. Dans ce type de société on accepte de coopérer avec le capitaliste occidental pour des raisons économiques, mais on réfute la démocratie pour des raisons socio-culturelles.

Inversement, dans certains pays, dont la Russie particulièrement, même si la procédure électorale transgresse les règles démocratiques, la société est manifestement plus disponible à accepter la démocratie, notamment en termes d’égalité entre hommes et femmes. Ici c’est encore le facteur socio-culturel qui pèse.

Pour mieux comprendre cette multivalence dans laquelle la démocratie se manifeste sur le terrain, il convient de faire quelques précisions de fond quant au concept même de démocratie.

Rappelons à ce titre, et dans un premier temps, que lorsqu’on raisonne en termes de démocratie, on doit distinguer la démocratie en tant que principe, qui relève du Régime politique, et la démocratie en tant que processus, qui relève de la société. Dans la première version la démocratie revêt un caractère de forme, car elle découle d’une Institution formelle. Directement liée à un type de régime politique, elle est donc temporaire. Dans la deuxième version, la démocratie revêt un caractère de fond, car elle fait l’objet d’une construction socio-historique à travers laquelle l’ensemble d’acteurs sociaux ont intériorisé les valeurs de liberté et égalité dans une même connotation. On parle en termes de démocratie intégrée, ou démocratie appliquée.

Doit-on rappeler dans un deuxième temps, que le grand défi pour qu’un système social devienne véritablement démocratique repose sur la difficile synchronisation entre les libertés individuelles et les égalités sociales, valeurs au fondement de la démocratie. En effet, car accorder trop de place aux égalités sociales risque à sacrifier les libertés individuelles. Inversement, conférer trop d’importance aux libertés individuelles accentue les inégalités sociales, car les hommes sont inégaux par leur culture et par leur nature. Enfin, accorder trop de place à la liberté d’expression risque à nuire aux intérêts stratégiques de l’Etat, et implicitement à sa construction socio-historique, tandis que limiter cette liberté risque à nuire au principe même de démocratie.

Il revient à dire, qu’un véritable système démocratique repose sur une optimale synchronisation entre libertés et égalités, afin que tous les acteurs sociaux soient avantagés. Or, cela suppose d’une part, une distribution équitable de ces valeurs sur l’ensemble de l’espace social, et d’autre part, l’acceptation de cette distribution par tous les acteurs sociaux. Néanmoins, cette distribution équitable et équilibrée, ainsi que son acceptation, requiert en préalable une intériorisation psychologique des valeurs de la démocratie par l’ensemble de la population, et ce, avec une même connotation conférée à ces valeurs.

Plus précisément, en tant que principe, certes, le concept de démocratie figure au fondement de la Constitution d’un grand nombre des pays. Néanmoins, sachant que la démocratie repose sur ces deux valeurs fondamentales, respectivement l’égalité et la liberté, il est impératif que ces valeurs fassent l’objet d’un processus d’intériorisation par l’ensemble de la population, afin que le pays devienne véritablement démocratique. Une intériorisation qui se traduit par des prédispositions mentales et sociales envers les valeurs de la démocratie. C’est à ce titre qu’on parle en termes de processus, ou de démocratie généralement intégrée, car elle repose sur une construction, dit-on socio-historique, pendant laquelle, les valeurs de liberté et égalité ont été intériorisée par l’ensemble d’acteurs sociaux, de sorte qu’elles sont équitablement et symétriquement distribuées. Seulement dans un pays où la majorité de la population manifeste une authentique prédisposition mentale et sociale envers les valeurs de liberté et égalité, la démocratie s’ancre et se pérennise.

Enfin, dans un troisième temps, on doit bien préciser que la démocratie ne s’extériorise pas dans l’espace social juste parce que le Régime se proclame démocrate. La démocratie ne va pas de soi, car le partage équitable de libertés et d’égalité dans l’espace social ne va pas de soi. Rappelons à ce propos, que les hommes héritent depuis les primates certaines prédispositions, soit à la domination, soit à l’exploitation, soit à la distinction, qui font que les inégalités sociales sont inhérentes à la nature humaine.

C’est justement à ce titre, que l’acceptation des valeurs de liberté et égalité requiert en préalable un processus de socialisation à ces valeurs. Or, afin qu’elle soit effective et efficace, cette socialisation exige à son tour l’existence d’un système social structuré, et fondé sur des Institutions fiables et viables à travers lesquelles s’opèrent la dite socialisation.

Parmi ces institutions on doit compter avant tout l’Armée, indispensable pour la souveraineté d’un pays et la stabilité d’un régime politique. On doit noter ensuite la Police, institution indispensable pour contrôler et maîtriser la population et les pulsions centrifuges. Il doit exister entre outres une Justice indépendante, afin d’assurer le respect des valeurs de la démocratie, notamment l’Etat de droit. Evidemment, il doit exister les institutions éducationnelles, afin d’effectuer la socialisation de jeunes générations envers les valeurs de la démocratie, ainsi que de former les cadres dont requiert le fonctionnement de toutes les autres Institutions. Cependant, seulement un pays riche et prospère peut se permettre d’entretenir toutes ces Institutions.

Précisons à ce titre, qu’à la veille de leurs propres Révolutions, les trois grandes nations de l’Europe, respectivement l’Allemagne, la France et la Grande-Bretagne, était également les plus puissantes nations de leur époque. Dès lors, elles disposaient d’Institutions fiables en termes de démocratie, Institutions ayant atteint un certain stade de maturité.

On retient à ce propos, que le Saint-Empire Germanique était fondé sur des Institutions suffisamment matures en la matière. Cela explique qu’il était régi par des principes démocratiques, tant en termes d’élection du souverain, qu’en termes d’autonomie accordée aux princes régionaux. A son éclipsement politique, suite à la Réforme Protestante, première véritable révolution occidentale, les entités étatiques constituées ont gardé ces principes démocratiques.

Les tendances démocratiques manifestées déjà dès le 12ème siècle par les Institutions de Saint-Empire répercutent dès lors sur la Grande-Bretagne, qui s’ouvre au constitutionnalisme, puis au parlementarisme, certes, suite à la première Révolution anglaise en 1649. Elles répercutent également aux Etats-Unis, ce qui déclenche la guerre d’indépendance en 1775, puis en France, en 1789. Elles se manifestent parallèlement dans les Pays scandinaves, ainsi qu’aux Pays-Bas, qui avaient amorcé leur Révolution contre le souverain ibérique dès 1556.

Le point commun de toutes ces nations est qu’elles sont constituées par la fusion de la culture gréco-romaine, qui a apporté le principe de la démocratie, et de la culture celto-germanique, qui a apporté les prédispositions sociales envers la démocratie. Sachant à ce titre, que tant dans le monde germanique que dans le monde celte, les libertés individuelles et les égalités sociales étaient plus manifestes que dans le monde gréco-romain, où le système était plutôt oligarchique.

Rappelons, enfin, que suite à cette fusion, tout au long du Moyen-âge, il y a eu lieu la construction du patrimoine, matériel, immatériel et culturel de la société occidentale. Dès lors, vers l’époque des Lumières toutes ces nations disposaient déjà d’une situation économique convenable, ainsi que des Institutions à caractère démocratique, même si ce n’était qu’un début. Il revient à dire, que la démocratie occidentale relève d’une construction socio-historique, dans laquelle la prospérité économique joue un rôle déterminant.

 

Conclusion

En somme, notre réflexion méthodologique explique tout d’abord, que même si on parlait de la démocratie en Grèce pendant l’Antiquité, on n’a jamais passé du stade de principe au stade de processus, car dans la société hellène, comme dans celle romaine d’ailleurs, la prédisposition sociale envers la démocratie généralisée ne se manifeste pas. La liberté et l’égalité étant déterminées selon la position sociale de chacun, leur distribution asymétrique dans l’espace social faisait en sorte que les droits, donc implicitement la démocratie, étaient réservés aux catégories supérieures. Dès lors, on parle en termes d’oligarchie, et non pas de démocratie.

Ensuite, notre réflexion rationnelle, et notamment la distinction entre démocratie en tant que principe, et démocratie en tant que processus, explique pourquoi la démocratie est plus manifeste dans les pays occidentaux, notamment dans les pays scandinaves, Tout justement, parce que seulement dans cette région la démocratie à fait l’objet d’un processus d’intériorisation. D’abord par la population de type germanique sous l’impact de l’Institution socio-culturelle nordique. Puis, par les populations issues de la fusion entre germaniques, celtes, latins, et certains slaves, sous l’impact d’Institutions mises en place par le régime impérial.

Enfin, cette réflexion méthodologique éclaircit en quoi la démocratie et le capitalisme sont étroitement liés. Tout simplement, parce que la véritable démocratie, dite démocratie généralisée ou la démocratie généralement intégrée, ne se manifeste concrètement que vers le 17ème siècle, et seulement dans les pays occidentaux, et ce, en même temps avec le modèle socio-économique libéral, dont certains appellent à la suite du Marx, capitalisme.

Rappelons, que mise à part de l’Armée, toutes les autres institutions indispensables au fonctionnement de la démocratie ont apparu assez tard, simultanément avec la bourgeoisie et le modèle économique libéral, bien que leurs prémisses remontent en Occident au 14ème siècle. Parmi ces institutions on doit souligner particulièrement une Justice indépendante de l’Etat, une Ecole indépendante de l’Eglise, et enfin une Constitution qui encadre l’Exécutif et ses actions.

Certes, ces Institutions ont existé depuis l’Antiquité, mais elles n’ont jamais étaient démocratiques. Soit parce que leurs actifs, c’est-à-dire les fonctionnaires, appartenaient aux catégories sociales supérieures, liées au Pouvoir politique. Soit parce qu’ils étaient facilement achetables par le Pouvoir.

De même, des hommes à vision démocratique ont toujours existé, mais la démocratie ne s’est jamais généralisée à l’ensemble de la société, car dans les sociétés traditionnelles, Grèce et Rome compris, nul n’avaient l’intérêt d’émanciper la plèbe.

Seul le libéral occidental, dit-on le capitaliste, a eu l’intérêt d’émanciper la classe populaire. Probablement pour faire d’elle sa clientèle comme on l’entend souvent, mais surtout pour s’appuyer sur elle afin de rendre les Institutions indépendantes du Pouvoir, indépendance indispensable pour le système économique libéral. N’oublions pas que l’avant-garde des révolutions occidentales fut constituée majoritairement par les libéraux.

A ce titre, et parfois même malgré-soi, le libéral accepte de financer et entretenir les Institutions afin qu’elles gardent une plus large autonomie envers le Pouvoir politique. Visiblement, et à l’encontre de tout savoir de sens commun, les Instances de socialisation en termes de démocratie, notamment la Justice et l’Ecole, bénéficient de l’inattendu soutien de la part du puissant capitaliste. Cela tout simplement, parce que l’activité libérale est inconcevable en absence d’une grande autonomie accordée aux diverses Institutions. Aspect vérifiable historiquement, car la démocratie occidentale émerge simultanément avec l’apparition de l’économie libérale, et avec les institutions que ce modèle économique a développées.

Il revient à dire dès lors, que la démocratie occidentale repose avant tout sur l’argent du capitaliste. D’une part, parce que seul le capitaliste assure les moyens pour entretenir les Institutions indispensables au système socio-démocratique. Ensuite, parce que seul le capitaliste a l’intérêt de préserver l’indépendance d’Institutions, sachant que l’activité libérale repose elle-même sur l’autonomie d’Institutions.

Néanmoins, pour des raisons éthiques on n’accepte pas cette perspective. On fait éternellement appel à un héritage gréco-romain, bien que même de nos jours les Institutions grecques peinent à prouver leur indépendance envers l’Eglise Orthodoxe.

C’est le paradoxe de la pensée humaine, ou plutôt le déni de la réalité. Ce qui porte sur l’ambivalence attitudinale. D’une part, on hait l’Occident pour son passé colonisateur, mais d’autre part on l’adore pour son potentiel économique, d’où les vagues d’immigration entre l’Afrique et l’Occident. De même, on déteste le capitaliste pour son arrogance, mais en même temps on a besoin de son argent pour financer la démocratie. Sachant à ce propos, qu’environ 90% du total de la monnaie fiduciaire et scripturale qui entretien les Instances actuelles de démocratie relève de l’activité libérale, dite souvent capitaliste.


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