Le déclassement est à la mode

par Geneste
lundi 13 juillet 2009

Un récent article des Echos parle du déclassement. A toutes fins utiles, rappelons de quoi il s’agit. On parle de déclassement pour une personne lorsqu’elle se retrouve, à l’âge adulte, dans une situation sociale moins favorable que celle de ses parents. Selon le journal Les Echos, ce phénomène serait passé de 18% de la population dans les années 80 à de l’ordre de 25% aujourd’hui. Si on arrondit, cela donne une augmentation de près de 30%. On imagine l’ire que pourrait déclencher dans la presse un incrément du salaire des grands patrons de 30% et on a bien vu le tollé qu’a généré la potentielle inflation de 20% des tarifs de l’électricité très récemment. Là, le journaliste se contente de dire que : Outre qu’ils considèrent que cette augmentation « reste modérée », les auteurs de l’étude notent cependant surtout que « certaines hypothèses associées à ce constat méritent d’être nuancées » : « le déclassement scolaire massif n’apparaît pas avéré », les inégalités sociales au sein d’une même génération sont plus prégnantes et « l’idée d’un déclin des classes moyennes, vraie dans certains pays, est démentie dans le cas de la France ». « La qualité moyenne des logements n’a cessé de progresser » et le niveau de vie médian a « augmenté de près de 85 % en euro constant depuis 1970 ».

 

 Manifestement, certaines augmentations de 30% sont moins « médiatiques » que d’autres et elles sont aussi considérées comme moins graves.

Par ailleurs, et je conseille à chacun de lire l’article très court des Echos sur le sujet, l’étude ne porte, en matière de déclassement, que sur le déclassement en termes d’argent ou de possessions matérielles. Ainsi, pour les auteurs de l’étude, le déclassement scolaire massif ne serait pas avéré. Arrêtons-nous là quelques instants. En réalité, ce que regardent les auteurs, ce sont les diplômes obtenus par les jeunes. Tout le monde sait que depuis les Chevènement et Jospin, on n’a cessé d’avoir un objectif de 80% d’une classe d’âge arrivant au BAC. Même si l’objectif n’est pas atteint, l’effectif national qui a aujourd’hui son BAC est supérieur à 50% et, clairement, on n’a pas la même qualité entre le BAC d’aujourd’hui et le BAC d’auparavant. Mais il y a bien pis et on peut le constater tous les jours. Ceux qui connaissent aujourd’hui leurs ancêtres qui ont 80 ans et ne sont allés à l’école que jusqu’à 12 ans, au mieux, à l’époque, peuvent constater que ceux-là écrivent dans un français impeccable et sans fautes d’orthographe, avec des phrases d’une relative complexité tout en restant intelligibles. Pour ceux qui, comme moi, lisent leurs « mails » aujourd’hui et ont affaire y compris à des BAC+5, je me demande comment on a pu en arriver là. Il y a donc, en matière d’écriture, un déclassement général qui touche presque 100% de la population.

Mais ce n’est pas fini. Récemment, un proviseur de lycée me disait qu’aujourd’hui, il doit parfois rappeler les professeurs à l’ordre quant à la tenue vestimentaire qu’ils arborent en rentrant au lycée. Le déclassement ne concerne donc pas que les connaissances mais bien aussi une attitude sociale de l’individu. Le respect de soi, le respect d’autrui, la politesse, le courage, le don de soi, la vertu, etc., voilà des qualités autrefois encensées dans notre société, mais qui semblent bien en déclin aujourd’hui et c’est notre société qui est globalement déclassée, là encore à un taux proche de 100%.

Revenons cependant sur les connaissances et surtout sur les centres d’intérêt des jeunes. Il y a maintenant longtemps, le peuple était fasciné par à la fois la littérature, la philosophie et les sciences. Les discussions entre jeunes tournaient autour de ces centres d’intérêt qui, reconnaissons-le, à eux seuls, ont fait sortir l’homme de sa nature animale. Ecoutez les discussions des jeunes aujourd’hui. Y a-t-il un embryon de discussion philosophique entre eux ? Sont-ils passionnés par la science, à l’heure de la désertion des études scientifiques dans le monde occidental globalement ? Que connaissent-ils de la littérature française et qu’en ont-ils appris à l’école ? Les livres ont été remplacés, au mieux, par les films quand ce ne sont pas les séries télévisées américaines, la science, au mieux, est remplacée par la science fiction voire les effets spéciaux des films made in Hollywood, quant à la pensée philosophique, à l’instar de la physique du début du vingtième siècle, elle a trouvé une unité de mesure, l’euro voire le dollar, la seule question existentielle des jeunes aujourd’hui étant de savoir combien ils vont gagner et comment ils vont faire pour gagner plus selon la moitié d’un adage désormais bien connu. Nous vivons donc un déclassement culturel global de notre société qui va bien au-delà du déclassement financier et de possessions dont parlent les auteurs d’une étude manifestement à courte vue.

Je terminerai ce texte en remarquant que l’ascension sociale française, à partir de la révolution industrielle, s’est faite au travers d’un « surclassement » social lié à une extraordinaire exigence intellectuelle transmise au travers de l’école et à une très haute tenue morale dans la société et à tous les niveaux. Ces caractéristiques ont précédé l’ascension monétaire et financière et je crains bien que les 30% de déclassement supplémentaires dont il était question au début du texte et qui sont par ailleurs minimisés, ne soient la prémisse d’une dégringolade qui a déjà eu lieu quant au socle de ce qui faisait notre civilisation.


Lire l'article complet, et les commentaires