Le dernier marché

par LATOUILLE
samedi 25 juillet 2026

Le vote de la Loi Duplomb par les parlementaires de droite et d’extrême droite m’a inspiré une courte nouvelle dystopique où l'anticipation naît de l'accumulation de phénomènes déjà observables aujourd'hui, sans prétendre qu'ils se produiront nécessairement. Le « rapt de l'eau » constitue un élément central qui renforce la spirale de l'effondrement agricole, économique et social en cours.

Le marché de la place du village ouvrait encore tous les samedis. Les étals étaient là, impeccablement alignés, mais les paniers demeuraient désespérément vides. Les rares tomates, les salades flétries et les pommes aux couleurs ternes restaient des heures sans trouver preneur.

Personne n'osait plus acheter.

 

Depuis des années, les rapports s'étaient succédé. Les analyses révélaient des résidus de pesticides dans les fruits, les légumes et les céréales. Les nappes phréatiques étaient contaminées. Les terres concentraient désormais des métaux lourds, notamment du cadmium, lentement accumulé au fil des engrais et des épandages. Les autorités promettaient des contrôles, les industriels de nouveaux produits « plus sûrs », mais la confiance avait disparu.

Puis vint la guerre de l'eau.

 

À force de sécheresses répétées, d'immenses réserves destinées à l'irrigation avaient été creusées. Les habitants les appelaient les « forteresses bleues ». En hiver, elles capturaient l'eau des nappes et des rivières pour assurer les cultures intensives de l'été. Officiellement, elles sauvaient l'agriculture. En réalité, elles avaient peu à peu confisqué un bien commun.

Les puits des villages s'asséchèrent. Les fontaines cessèrent de couler. Les petits maraîchers, incapables d'accéder à ces réserves, abandonnèrent leurs exploitations. Les habitants découvrirent que l'eau potable était désormais rationnée. On ne remplissait plus les baignoires. Les jardins devenaient poussière. Les arbres mouraient debout dans les rues. Chaque litre était compté. Pendant que les canons d'irrigation continuaient d'arroser d'immenses parcelles, des familles faisaient la queue devant les citernes municipales avec quelques bidons en plastique. L'eau, autrefois invisible tant elle semblait abondante, était devenue un privilège.

Le coup de grâce fut la disparition presque totale des abeilles.

 

Au début, quelques apiculteurs s'inquiétèrent. Puis les ruches cessèrent simplement de bourdonner. Les fleurs continuaient d'éclore, mais les arbres fruitiers ne donnaient presque plus rien. Les champs de colza restaient silencieux. Le miel disparut des rayons avant de disparaître des mémoires. Les enfants regardaient avec étonnement les photographies de ces insectes auxquels leurs grands-parents devaient une grande partie de leur alimentation.

Les récoltes diminuèrent brutalement.

 

Pour compenser, certains agriculteurs intensifièrent encore les traitements chimiques et augmentèrent les prélèvements d'eau ainsi que le prix de vente. D’autres abandonnèrent les vergers pour des cultures plus résistantes. Mais les analyses révélaient partout les mêmes contaminations. Les céréales absorbaient le cadmium présent dans les sols. Les bovins, nourris avec ces fourrages, concentraient à leur tour les polluants dans leur organisme.

Le lait resta dans les rayons.

 

Les briques portaient désormais des étiquettes interminables mentionnant les teneurs en métaux lourds. Les consommateurs les reposaient aussitôt. Les boucheries connurent le même sort. Les familles n’osaient plus acheter de viande, de peur d’empoisonner leurs enfants.

Les supermarchés se remplirent de produits importés.

 

Mais rapidement, la crise dépassa les frontières. Chaque pays suspectait les productions de ses voisins. Les contrôles se multiplièrent, les cargaisons étaient détruites, les échanges s'effondraient. Les prix explosèrent. Les plus riches achetaient encore quelques aliments réputés sains. Les autres faisaient la queue devant les distributions publiques où les rations diminuaient chaque semaine.

La faim revint en Europe.

 

Pas une famine spectaculaire comme dans les anciens documentaires. Une faim lente. Des repas sautés. Des enfants amaigris. Des personnes âgées qui s’éteignaient discrètement. Des malades souffraient à la fois de malnutrition, d’intoxications chroniques et de déshydratation. Dans certains quartiers, l’eau ne coulait plus qu’une heure par jour. Les écoles distribuaient des gourdes plutôt que des livres. Les conflits éclataient devant les bornes-fontaines sous la surveillance des forces de l’ordre.

Dans les campagnes, les fermes fermaient les unes après les autres.

 

Les banques saisissaient les exploitations devenues invendables. Les dettes s'accumulaient. Les agriculteurs, pris au piège d'un modèle qui exigeait toujours plus d'eau, toujours plus de chimie et toujours plus d'endettement, voyaient leurs terres devenir impropres à nourrir ceux qui les cultivaient. Beaucoup partirent. Quelques-uns ne supportèrent pas l'humiliation.

Les avis de décès finirent par occuper davantage de place que les annonces agricoles.

Les villages se vidaient.

 

Un matin d’automne, un vieil homme ouvrit une caisse oubliée dans son grenier. À l’intérieur reposaient quelques sachets en papier jaunis. Des graines anciennes, soigneusement conservées par son grand-père. Il les contempla longtemps avant de les montrer à ses voisins.

« Nous avons cru que la terre nous appartenait, dit-il. Puis nous avons laissé quelques-uns s’emparer de son eau. Ensuite nous avons empoisonné son sol. Enfin, nous nous sommes étonnés qu’elle refuse de nous nourrir. »

Personne ne savait si ces graines germeraient encore.

 

Mais, pour la première fois depuis longtemps, les habitants se remirent à parler d'autre chose que des analyses toxicologiques, des réquisitions d'eau, des faillites ou des suicides.

Ils parlèrent de terre vivante.

Et certains comprirent, trop tard, qu'il est infiniment plus difficile de réparer un sol, une rivière ou un peuple que de les détruire.

 

Mais, les promoteurs de ce système agricole : les principaux syndicats agricoles et l’industrie agroalimentaire, et les politiciens qu’ont-ils compris de tout ça ? Ont-ils entendu le cri de l’écrivaine et fondatrice du collectif Cancer Colère, Fleur Breteau, avait prévenu : « Si cette loi est votée, ce sera en toute connaissance de cause. Tous les députés qui voteront pour, seront complices du cancer. » C’est ce qu’ont fait, sans scrupules, une majorité de députés, du centre à l’extrême droite, en votant la loi d’urgence agricole dans la soirée du 21 juillet.

Désormais c’est à eux que nous devrons demander des comptes :

Infographie réalisée par Sophie Chapelle pour le média Basta !

 


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