Le lynchage de précaution !

par Philippe Bilger
vendredi 1er février 2008

C’est toujours pareil.


Dès qu’un scandale financier vient agiter la surface de l’actualité, les mêmes mouvements se répétent : la stupéfaction, puis l’indignation, la dénonciation sans nuance du coupable par anticipation, le revirement inévitable constituant en réaction la victime comme suspecte, le choeur des politiques qui prêche sa mise à l’écart au nom de la morale, enfin le redressement, la restauration d’un équilibre, l’accomplissement souvent trop lent de l’oeuvre de justice. Plus tard, bien plus tard, une décision sera rendue pour clôturer une affaire dont on ne savait même pas qu’elle continuait son cours. Comme ces anciennes célébrités qu’on croit mortes alors qu’elles sont encore vivantes.
C’est toujours pareil. Cette litanie monotone est d’autant plus choquante que peu, au fond, peuvent se dire véritablement informés et que ceux-ci se taisent. Alors, tout le reste, c’est du vent, de la parole, du lynchage par précaution. De peur de sembler marquer un temps d’hésitation, un instant de scrupule, pour ne pas laisser la moindre place au doute et à l’enquête, pour dégainer plus vite que les autres en condamnant à tout hasard, on est au premier rang des péremptoires et des justiciers. D’abord on s’en prend à Jérôme Kerviel, puis à Daniel Bouton. On dispose heureusement d’idées générales qui peuvent toujours servir. L’argent et sa contrepartie : la responsabilité, principe seulement valable pour autrui. Il n’y a pas de fumée sans feu. Ce qui s’est passé est intolérable. Chacun y va de son discours. Le bienfait des catastrophes, c’est qu’elles permettent de se rengorger et de s’abandonner au pur plaisir de décréter le bien et le mal. Ce qu’il aurait fallu faire et ce qu’on aurait dû éviter. C’est le triomphe des prophètes de l’après-coup. Le lyncheur qui sommeille en beaucoup d’entre nous se réveille et, médiatique, politique, technique ou civique, s’en donne à coeur joie. Kerviel c’était agréable mais Bouton, c’est sûr, est une plus belle prise. Pourquoi attendre ? Il ne faut jamais remettre au lendemain l’injustice d’aujourd’hui. Le lynchage est encore plus délicieux avant l’heure. Coupables l’un et l’autre, forcément coupables.
Sur cette trame unique et obsessionnelle, des variations elles aussi peu variées. Sur le plan judiciaire, Jérôme Kerviel soutient que la Société générale ne pouvait pas ignorer ses agissements et que si elle l’avait laissé faire, elle n’aurait pas perdu mais gagné beaucoup d’argent. D’ailleurs, il n’était pas le seul à pratiquer ainsi. Kerviel embarque dans son naufrage, pour se rassurer, le plus de monde possible. Daniel Bouton, après avoir loué le talent malfaisant, n’éprouve qu’une envie : séparer le bon grain de l’ivraie, le trader de la banque honorable. Les avocats de Jérôme Kerviel inspirent ou adoptent sa ligne d’inconduite.
C’est toujours pareil et on ne sait rien, au fond. C’est normal puisque l’instruction vient à peine de commencer. Et que je peux affirmer que dans cette tourmente et ces lynchages au quotidien, la justice n’a pas été médiocre. Au contraire. Le procureur de la République de Paris et les juges désignés - dont l’emblématique Renaud Van Ruymbeke - ont apporté dans ce maelstrom financier, politique et médiatique du silence, de la sérénité, le respect du contradictoire et de la présomption d’innocence, même pour le président de la Société générale !
Puisqu’elle est sans cesse attaquée, il faut bien défendre la justice, même lorsqu’elle n’accomplit que sa tâche.
Je déteste le lynchage et les lyncheurs, sur quelque tête qu’ils se posent, qu’ils apposent leur verdict expéditif.


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