Le peuple juif n’existe pas selon Shlomo Sand mais... les peuples existent-ils ?

par Bernard Dugué
jeudi 12 février 2009

L’historien israélien Shlomo Sand est au centre d’un débat intéressant sur la question juive. « Il n’existe pas et n’a jamais existé de peuple juif » s’exclame Sand, interviewé par la revue Books à l’occasion d’un déplacement en France où il donne quelques conférences suite à la parution de son livre chez Fayard. Un ouvrage détaillé dans lequel il explique comment le peuple juif est une construction intellectuelle, une invention. Dans ce billet, on parlera très peu du sionisme et on s’interrogera sur les peuples et sur ce la signification et la conception de la notion de peuple.

Dans L’archéologie du savoir, Foucault énumère une série de notions dont la structure conceptuelle manque de rigueur, mais qui sont couramment employée, jouant une fonction de continuité dans la description de phénomènes marqués par les similitudes. Il en va ainsi des notions de tradition, influence, évolution, développement, mentalité, esprit. En fait, ces notions en disent trop et pas assez. Trop parce qu’elles caractérisent et unissent des réalités en les nivelant sous l’autorité de la notion. Ainsi, on verra partout des influences, des évolutions, des mentalités. Mais le problème, c’est qu’on place ces notions, parfois, là où elles n’ont pas leur lieu raisonnable de résidence. Ces notions parlent à tort. Et elles n’en disent pas assez parce que leur élaboration conceptuelle n’est pas parfaitement façonné. Pourtant, écrits savants sont parsemés de ces notions et nous les lisons en pensant qu’elles parlent sans ambiguïté ni ambivalence. A côté de ces notions spécifiques, d’autres concepts sont employés pour désigner des réalités plus générales. Ce fut le cas de la substance, de l’essence dans la scolastique. Alors qu’à l’époque moderne, les notions de société, d’Etat, de nation, de peuple, ont été forgées. Des notions qui ont posé beaucoup de problèmes aux sociologues. Certaines ayant été discutées dans un livre de Nisbet devenu classique pour les étudiants de socio.


Qu’entend-on par peuple ? Plusieurs notions y sont rattachées. Deux axes se dessinent, espace et temps. Un peuple est un ensemble d’individus en nombre respectable occupant un espace délimité ou évolutif. Mais ce n’est pas une population, terme scientifique désignant l’ensemble des individus occupant un territoire. Par ailleurs, la notion de peuple renvoie à un nombre important d’individu. Un peuple n’est pas une tribu, ni une communauté, ni une peuplade. Mais si un grand nombre d’individus est rassemblé sous la notion de peuple, c’est que quelque chose les réunit, et pas seulement l’espace. Deuxième axe, la dimension du temps. Les individus se reproduisent et l’un des traits caractéristique d’un peuple, c’est l’endogamie. Autrement dit, la préférence accordée à un partenaire choisi dans une zone délimitée. A cette dimension biologique s’ajoute un aspect culturel. Un peuple est dépositaire d’une histoire, d’une culture qui lui est propre, est partagée par ses membres, et se transmet en s’enrichissant le cas échéant.


Lorsqu’on parle de peuple, on ne peut contourner ces questions de taille, de zone géographique, de démographie, et surtout, de déterminations culturelles pouvant être élargies en diverses composantes. La langue en premier lieu, les mythes, les récits qui se transmettent, les cultes, les religions. Les contingences font que les peuples sont décrits également par les techniques qu’ils utilisent, les formes que prennent leurs modes de vie. Mais ce n’est pas l’essentiel. Il y a deux modes de perception du peuple, intériorisé, quand un individu se sent inséré dans un ensemble et lui appartenant au sens d’en être une partie dans un tout, avec des éléments communs, notamment le langage. Ce mode nécessite un vécu. Il n’est plus accessible pour ce qui relève de l’Histoire. Si bien que l’autre perception du peuple est plutôt une conception, autrement dit une construction élaborée par les spécialistes des sciences dites humaines, historiens, sociologues, philosophes. Cette conception donne des idées générales sur les peuples du passé mais ne livre pas le secret des vécus ancestraux.


Ce constat met un terme à cette enquête. Sauf si on veut aller plus loin et se demander pourquoi cette notion de peuple est apparue sur la scène philosophique puis intellectuelle pour finir dans le champ politique. Y aurait-il quelques enjeux autres que purement philosophiques ? En fait, la question du peuple s’est métamorphosée en question de la nation, en un espace de temps assez court, disons de 1770 à 1850. Alors que des débats disputés ont eu lieu à la fin du 19ème siècle sur les caractères d’une nation. Car assez rapidement, l’idée de nation s’est substituée à l’idée de peuple. S’il est fut ainsi, c’est parce que les modes de savoirs se sont modifiés, que la dimension culturelle et historique a laissé émerger des nouvelles déterminations sociales dans les nations européennes. En plus, le débat sur la nation a quitté sa neutralité pour entrer, au risque d’être instrumentalisé, dans le domaine du politique. A la fois dans le domaine de la politique intérieure mais aussi dans les rapports entre nations. A souligner, l’invention de l’ethnographie, Volkskunde, traduit par « science du peuple » avec W. Humboldt à l’origine de nouvelles conceptions en sciences humaines. Sans doute, de cette distorsion entre la conception « géo-biologique » du peuple et la conception culturelle et spiritualiste de la nation, a fait que l’idée de peuple a été réservée aux champs non occidentaux, pour désigner des populations n’ayant pas épousé les normes d’Etat-Nation, ainsi qu’aux champs historiques, auquel cas on parle des peuples celtes, gaulois, mongols…


Quant à la nation, elle fut au centre d’une controverse entre deux visions. Inspirée par Fichte, les penseurs allemands conçoivent « objectivement » la nation en mettant l’accent sur la langue, la culture, l’histoire, la religion, voire les origines ethniques. L’autre vision, dite subjective, défendue par un célèbre texte de Renan, conçoit la nation sur la base d’un contrat entre ses membres unis par une volonté de vivre ensemble et se donner un destin commun. On comprend aisément que de la première conception émane le droit du sang et de la seconde le droit du sol comme principe définissant l’octroi de la nationalité à un nouveau-né. La nation, si prisée pendant la Troisième République, finira par être boudée après la Guerre et même conspuée dans le sillage de mai 68. Mais nous n’en avons pas fini avec ces questions de nation et de peuple. Ce qui nous ramène au point de départ, le propos de Shlomo Sand pour qui l’idée de peuple a été instrumentalisée pour servir de prétexte aux prétentions nationalistes ainsi que, dans le cas d’Israël, fournir des bases légitime à la constitution de cet Etat.


Pour Sand, c’est clair, pour créer des nations on s’est servi des peuples qui ont offert en retour leur volontaire servitude. L’Histoire ne peut lui donner tort et d’ailleurs, c’est en historien qu’il analyse cette question du peuple juif qui n’a jamais existé. Ce qui se défend puisque le seul déterminant commun est la religion. Pour le reste, il n’y a pas d’unité de lieu ni d’unité biologique comme le voudrait le mythe de l’exil alors que la majorité des juifs sont est issue de conversions. Quant à l’unité culturelle, elle fait évidemment défaut puisque les juifs ont été imprégnés dans les cultures diverses qu’ils ont su assimiler avec aisance et brio. Ainsi, les savants juifs en Allemagne avant le nazisme. Le peuple juif est donc un mythe construit de toute pièce, d’abord par les inventeurs du sionisme, puis revisité et instrumentalisé par les instances veillant sur la fondation et le développement d’Israël. Néanmoins, s’il n’y a pas de peuple juif, il existe un peuple israélien dont le développement suit celui de l’Etat d’Israël mais peut-on parler de peuple alors qu’il s’agit plutôt d’une nation dont un quart est d’origine arabe. Une nation avec son Etat, son armée, sa langue, ses écoles, son théâtre, son économie… et… hélas, ses dérives nationalistes, comme au bon vieux temps d’il y a un siècle.


Ce propos ne serait pas complet sans mentionner le peuple palestinien qui lui, est tout aussi légitime que le peuple israélien et qui existe depuis la nuit des temps. Mais le légitime n’a pas de valeur légale si bien que le droit du peuple palestinien à se doter d’un Etat, à s’autodéterminer, ce droit rappelé par Mitterrand il y a longtemps, figure dans la charte de l’Atlantique, dont les principes furent intégrés dans la charte des Nations unies à la fin de la Guerre.


Nous n’en avons pas fini avec le peuple, même si celui-ci a subi des métamorphoses, comme du reste le bourgeois. L’avatar du peuple ne serait-ce pas cette énigmatique société civile qui, aussitôt sortie du cerveau des intellectuels, fut brocardée car comme chacun le sait, la société civile n’existe pas ? Sauf par opposition à l’Etat. Ou du moins au corps gouvernant. En ce sens, la société civile est à la plèbe que le politique est au sénat romain. Tout est question de définition. Nous pourrions trancher en considérant que des grands ensembles d’hommes, avec cultures, techniques, lieux, religions, langues et surtout, type d’organisation, se sont constitués. A une époque, on pense plutôt en terme peuple, puis d’Etat, puis de nation, puis d’Etat-nation et enfin, de société, moderne, post-moderne…


Ce qui s’est donc passé, pour les juifs après la Guerre, c’est un processus, engagé par une partie d’entre eux, visant à construire une nation. Entité politique leur permettant de se penser comme une unité, donc comme peuple, mais dans un sens moderne, un peuple doté d’une nation et qui finit par se dissoudre dans la nation. Après, on pourra débattre des jeux politiciens et des enjeux de puissance. C’est une autre question, relevant d’un schème que l’Europe a connu avant 1945. Il y a donc bien un peuple israélien, qui résulte d’une culture, d’une langue, d’un processus historique que ce pays a vécu, avec ses espérance et hélas, beaucoup de drame, de guerres, de dégâts occasionné contre un autre peuple qui a lui aussi une légitimité pour se constituer au sein d’un territoire et d’un Etat pour créer la nation palestinienne.


Et pour nous autres, européens, le peuple et la nation sont des enjeux dépassés. Sans doute pas pour quelques politiciens agitant les fantômes du passé pour glaner du pouvoir ; mais pour les citoyens, le futur de dessine autrement. Dans l’indifférence politique et sociale pour ceux qui se contentent de mesurer leur existence à la dimension minimale, travail, famille, jeu, loisirs. Ou bien dans une option nouvelle, prenant les chemins de la liberté, l’autoactualisation, le partage, vaste sujet encore en friche. Allez savoir, peut-être que l’Homme n’existe pas et si c’est le cas, alors il faut qu’il s’invente !


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