Le retour du général Ludd

par Pierre de La Coste
vendredi 19 avril 2013

L'élite ouvrière qui cassait les machines dans l'Angleterre de la fin du XVIIIe siècle était "condamnée par l'Histoire". Le mouvement en faveur d'un développement technique et machiniste était trop fort pour lui laisser la moindre chance. La bataille interrompue reprend, aujourd'hui, sur d'autres bases, dans un autre contexte, à la manière luddite, c'est à dire aussi courageuse que désespérée.

La mort de Marx (« mort », comme on parle de « mort de Dieu »...) a ressuscité le général Ludd. Le marxisme ne peut plus se targuer d'avoir le sens de l'Histoire pour lui, selon une évolution profonde, dont la chute du communisme en Europe de l'Est n'est qu'un symptôme. Dés lors, le combat contre le Progrès capitaliste reprend, à la manière du luddisme, c'est à dire de manière aussi courageuse que désespérée.

L'élite ouvrière qui cassait les machines dans l'Angleterre de la fin du XVIIIe siècle était condamnée par l'Histoire. Le mouvement en faveur d'un développement technique et machiniste était trop fort pour lui laisser la moindre chance. La bataille interrompue reprend, sur d'autres bases, dans un autre contexte ; mais le rapport de force est à peine différent.

Certes, le Progrès technique a maintenant une histoire derrière lui, un avenir problématique que l'on peut plus facilement contester. Mais sa force d'inertie est terrible. Le Progrès est toujours général, universel, inexorable (semble-t-il), même s'il n'est plus considéré comme un mouvement vers le mieux. Il semble continuer sur son essor sans même se justifier par les bienfaits apportés aux hommes. Les nouvelles technologies, bonnes ou mauvaises, utiles ou non, s'imposent par le marché. La finance rend ses arbitrages, indépendamment du bien commun, sans même le prétexte de celui-ci.

 « Nous, Multitudes d’Europe, nous soulevant contre l’Empire ... »

 Le mouvement néo-luddite prend des formes très diverses. C'est d'abord, stricto sensu, un combat contre les technologies qui apparaissent, et « ne servent à rien », si ce n'est à enrichir les industriels. C'est le cas, par exemple de la lutte contre le téléphone mobile, présenté comme nuisible pour la santé, produisant des résidus polluants, issu d'un besoin artificiellement créé, selon certains groupes qui se donnent eux-mêmes comme néo-luddites.

C'est typiquement le mouvement de destruction des OGM, dont les cultures, y compris à fin d'essai scientifique, sont impitoyablement saccagées par les « faucheurs volontaires » de José Bové. C'est encore la réaction à l'émergence des nanotechnologies, qui sont en passe d'envahir subrepticement notre quotidien, comme une sorte de plastique du XXIe siècle, un matériau si pratique, si universel, bientôt aussi omniprésent et que nous utiliserons sans en rien connaître.

L'anti-progressisme des néo-luddites peut prendre des formes exacerbées, avec, en France, L'Encyclopédie des Nuisances, « dictionnaire de la déraison dans les arts, les sciences et les métiers ». Fondée par l'écrivain situationniste Jaime Semprun, d'abord revue, dans les années quatre-vingt, puis maison d'édition durant la décennie suivante, cette anti-Encyclopédie prenant le contre-pied des Lumières, ne dépassa jamais la lettre A. Elle n'a pourtant rien d'un mouvement de potaches. On lui doit notamment la seule édition de l’œuvre complète de Georges Orwell en français, et d'innombrables textes au vitriol contre le Progrès, aux titres volontiers apocalyptiques, comme la très esthétisante Réflexion sur le peu d'avenir que contient le temps où nous sommes de Baudouin de Bodinat. Ici, la remise en cause du Progrès est tellement criante, que l'on peut parler de gauche réactionnaire. Mettant en adéquation la forme et le fond de son activité, l'Encyclopédie des nuisances est l'une des dernières maisons d'édition françaises publiant des livres imprimés de manière traditionnelle, avec des caractères en plomb. Elle signe là les limites de la révolte contre le Progrès : pourquoi figer arbitrairement l'évolution de l'imprimerie, l'une des techniques les plus emblématiques du Progrès ? Pourquoi ne pas refuser Gutenberg ?

Certains de ces groupes d’ultra gauche, comme Oblomoff, ou d’intellectuels issus de mai 68, comme René Riesel, rejettent « toute la science moderne d’après Galilée », ainsi que « la techno-science du XXe siècle, et notamment la technologie électronique induite par la constante de Planck », observe Alexandre Moatti. Ce mouvement de tête à queue, même marginal, témoigne, avec bien d’autres signes, de l’inversement des avant-gardes, du recul de l’idée de Progrès.

Plus largement, la mouvance alter mondialiste relève du mouvement néo-luddite, dont elle a le caractère désespéré, purement négatif, mais non sans justification, et dont les racines historiques sont profondes. Un beau texte lyrique, signé d'un certain Wu Ming, qui circule sur Internet depuis le sommet de Gènes (2001), Nous, Multitudes d’Europe, nous soulevant contre l’Empire et marchant sur Gènes... traduit bien ce pont jeté par-delà la parenthèse marxiste, entre les alter mondialiste d'aujourd'hui et les mouvements historiques, souvent religieux, de rebellions contre les pouvoirs centraux :

 « Nous sommes neufs, et pourtant nous sommes toujours les mêmes. Nous sommes les ancêtres de notre futur, nous sommes une armée de désobéissants. »

Ces mouvements ont toujours existé au sein de l'Occident chrétien. Ils s'appuient parfois sur une vision millénariste, mais non sur un sens de l'Histoire progressiste semblable à celui de la parenthèse marxiste. Citons encore un autre morceau de choix de ce beau texte inutile, curieux mélange de ferveur révolutionnaire et de mysticisme chrétien. :

« Nous sommes les paysans de la Jacquerie. Nos villages ont été pillés par les mercenaires de la Guerre de Cent Ans et les nobles nous ont affamés. En l'An de grâce 1358 nous prîmes les armes, détruisîmes leurs châteaux et reprîmes ce qui nous avait été dérobé. Certains d'entre nous furent capturés et décapités, le sang gicla de nos narines, mais nous étions en marche et nous ne nous arrêterions plus.

« Nous sommes les Ciompi de Florence, les travailleurs des ateliers et des arts mineurs. En l'An de grâce 1378, un cardeur déclencha la rebellions. (…)

« Nous sommes les paysans d'Angleterre qui combattirent les nobles pour supprimer les péages et les dîmes. En l'An de grâce 1381, nous entendîmes le prêche de John Ball : Quand Adam binait et Ève filait / Qui donc était le gentilhomme ? (…)

« Nous sommes les Hussites. Nous sommes les Taborites. Nous sommes les travailleurs et les artisans de Bohème qui se rebellèrent contre le Pape, le Roi et l'Empereur après que Jean Hus eut été brûlé vif. En l'an de grâce 1419, nous prîmes d'assaut l'hôtel de ville de Prague et jetâmes le bourgmestre et ses conseillers par les fenêtres. (...)

« Nous sommes les quarante quatre mille hommes qui ont répondu à l'appel de Jean le Joueur de Flûte. En l'an de grâce 1476, la Madonne de Niklashausen apparut à Jean et lui dit : Il n'y aura ni rois ni princes, ni papauté ni clergé, ni taxe ni dîme. Les prés, les forêts et les mers appartiendront à tous les hommes. Tous seront frères, et ne posséderont pas plus que leurs voisins ... »

 Tourne le vent de l'Histoire

 D'autres encore sont néo-luddites, faute de mieux, mais sans le dire. Comme le mouvement ATTAC, dont l'acronyme signifie au départ, « Action pour une taxe Tobin d’aide aux citoyens », que décrit, dans son éditorial du Monde diplomatique de décembre 1997, Ignacio Ramonet :

« La taxation des revenus financiers est une exigence démocratique minimale. Ces revenus devraient être taxés exactement au même taux que les revenus du travail. Ce n’est le cas nulle part, en particulier dans l’Union européenne. »

Un texte en forme de manifeste, mais sans lyrisme ni promesse libératrice, à l'inverse du brûlot de Gènes. Un programme terne, sérieux et ambigu, en faveur d'un capitalisme taxé et régulé dans l’intérêt de tous, comme une sorte de réformisme extrême. L'exigence est « minimale », ce qui tranche avec le messianisme d'antan. A ATTAC comme ailleurs, on ne croit plus aux promesses du Progrès.

Le nom de Nouveau Parti Anticapitaliste, avatar de la vieille Ligue Communiste Révolutionnaire, est lui aussi révélateur et trahit son caractère néo-luddite. On est « anti » et non pas « pro ». Ce changement de paradigme n'est pas l'échec d'une mouvance ou d'un courant, mais révèle que le vent de l'Histoire a tourné. Le programme communiste, qu'il soit marxiste-léniniste, stalinien, trotskiste ou maoïste, était en effet très clair : marcher étape par étape, vers la société sans classe ; établir la dictature du prolétariat et la propriété collective des moyens de production. Il était positif, progressiste, conquérant, orienté vers l'avenir et finalement optimiste.

Les programmes les alter mondialiste et des néo-luddites pèchent par l'excès inverse. En dehors d'une résistance au démantèlement des systèmes sociaux, c'est-à-dire la défense d'une organisation sociale héritée du passé, les néo-luddites ne proposent aucune alternative crédible, structurée, organisée au capitalisme. Un pessimisme foncier à remplacé l'espérance eschatologique d'hier. Ce qui les caractérise c'est précisément l'abandon de l'idée même de sens de l'Histoire, de la notion d'avant-garde d'un monde meilleur, au profit d'une résistance contre le capitalisme libéral victorieux.

Le mouvement sans contour, sans forme ni couleur des « Indignés », inspiré par le très mince opus de Stéphane Hessel, relève lui aussi de la mouvance néo-luddite. L'indignation généreuse et vague pour seul programme, degré zéro de l'action politique, trahit bien le reflux général de toute forme de projection dans l'avenir, le champ de ruine de toute espérance que laisse derrière lui la disparition du Progrès-croyance. A la limite, pour les néo-luddites, le Progrès est derrière nous, il s'agit de le reconquérir.

L'écologie politique relève du même mouvement de fond. Il est souvent le fait, en Europe, des anciens gauchistes, activistes des années 70, qui eux aussi ont senti l'idée de sens de l'Histoire et de Progrès mourir en eux. Ce sont des écolos « pastèques » (vert à l'extérieur, rouge à l'intérieur), dont la figure emblématique est Daniel Cohn-Bendit, ancien combattant couvert de médailles de Mai 68. Ils se sont jetés, faute de mieux, sur l'écologie politique, que l'on peut qualifier de premier mouvement de gauche non progressiste, en faisant le deuil de leur illusions messianiques, ou à cause de ce deuil. Pour les anciens gauchistes, l'écologie est une manière de continuer à faire de la politique sans s'embarrasser des promesses non tenues et de la déception générale qui a suivi les années 70. Leur talent indéniable de propagandiste, d'hommes de réseaux, d'influence, de médias se trouvait en quelque sorte inutilisé.

Devant le vide laissé par la disparition d'une perspective historique progressiste, ils ont opéré un tête-à-queue spectaculaire. L'écologie, en effet, ne fait pas confiance au Progrès, bien au contraire. Elle se défend du productivisme, de l'industrialisation à outrance, des effets pervers de la croissance économique. Pour l'américain radical Kirkpatrick Sale, les choses sont claires :

« Le Progrès est le mythe qui nous assure que en avant toute n'a jamais tort. L'écologie est la discipline qui nous enseigne que c'est un désastre. »

 De l'avant-garde à l'arrière-garde

 Mais tous n'ont pas cette honnêteté, tant l'étiquette « progressiste » reste efficace et avantageuse sur le plan strictement politique, en France notamment, et tant est grande la peur de se voir catalogué comme « réactionnaire ». C'est d'autant plus vrai que l'on est issu directement des milieux ultra-progressistes, se targuant d'avoir toujours été à l'avant-garde de l'Histoire. Ainsi Régis Debray. Philosophe et guérillero, il a vécu personnellement la mort du sens de l'Histoire déterministe, avec l'échec patent du marxisme romantique en Amérique latine. Revenu sur terre, et conseiller de François Mitterrand à l’Élysée, il a constaté avec honnêteté « l'incomplétude » de nos sociétés laïques. Et dans sa Supplique aux nouveaux progressistes du XXe siècle, il se réclame d'une gauche « tragique », c'est à dire admettant que le monde n'est pas divisé en bons/méchants, progressistes/réactionnaires, ni avant/après. Nouveau constat d'échec pour le Progrès-croyance.

La gauche et l'extrême-gauche se résignent à ne plus être progressistes aussi difficilement que l'occidental lui même se résigne à abandonner l'idée d'un Progrès nécessaire, général et universel vers le meilleur des mondes. Comment, en effet accepter sans regret de perdre cette place enviable de figure de proue ou de vigie d'un navire cinglant avec certitude vers la terre promise ? Tout se passe comme si, au hasard des ruses de l'Histoire, l'avant-garde de l'armée du Progrès s'était retrouvée subitement à l'arrière-garde. Les anciens progressistes se retrouvent à la poupe d'un bateau désemparé, fuyant comme il le peut devant un cyclone.

Il existe de fait un réel regain d'intérêt, depuis quelques années, pour Walter Benjamin (mort suicidé en 1940). Son paradoxal pessimisme messianique et néanmoins révolutionnaire, relève du même état d'esprit, découle de la même déception progressiste, mais ressentie chez lui avant l'heure.

Beaucoup de ces déçus du Progrès, néo-luddites de toutes origines, pourraient, par exemple, se retrouver dans le propos sur « l'ange de l'Histoire », rêverie librement inspirée à Benjamin par un tableau de Klee :

« Il a le visage tourné vers le passé. Où paraît devant nous une suite d'événements, il ne voit qu'une seule et unique catastrophe, qui ne cesse d'amonceler ruines sur ruines et les jette à ses pieds. Il voudrait bien s'attarder, réveiller les morts et rassembler les vaincus. Mais du paradis souffle une tempête qui s'est prise dans ses ailes, si forte que l'ange ne peut plus les refermer. Cette tempête le pousse incessamment vers l'avenir auquel il tourne le dos, cependant que jusqu'au ciel devant lui s'accumulent les ruines. Cette tempête est ce que nous appelons le progrès. »

Cet article est un chapitre de L'Apocalypse du Progrès, un essai inédit de Pierre de La Coste que vous pouvez retrouver sur le site In Libro Veritas, sous forme de livre électronique (pour liseuse et tablette).

 


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