Le « système » et ceux qui le font fonctionner

par Marcel MONIN
mercredi 24 février 2016

Nouveau discours sur la méthode :

L'individu fait fonctionner le système ? … tapons sur l'individu quand le système dérape !

 

Qu'une minorité vive bien selon des mécanismes qui font que la majorité vit moins bien ou très mal, voire dans des conditions inhumaines est un fait qui est vieux comme le monde. C'est peut-être d'ailleurs l'histoire du monde.

La mise en oeuvre de ces mécanismes a, quand les conséquences étaient devenues insupportables, suscité des réactions (suppression de l'esclavage, décolonisation, …) et des réflexions sur les fonctionnement des sociétés (par ex. Marx, divers économistes prix Nobel) et des réformes institutionnelles. Et puis, au bout d'un certain temps, de nouvelles minorités ont réussi à prendre le dessus, et dominer à leur profit la majorité de la population. Probablement jusqu'à un nouvel excès, qui amènera une période de répit …. après laquelle la même mécanique se remettra en route.

 

Pour un être qui habiterait une autre planète, cette situation paraîtrait probablement incroyable. Incroyable qu'une espèce humaine, instruite de l'histoire, se combatte de l'intérieur, les uns tirant leur bonheur du malheur des autres, et subisse passivement ces cycles de misères et de répit. Incroyable qu'elle n'arrive pas à trouver les solutions pour un fonctionnement harmonieux.

"Pourquoi ?" se demanderait l'extra terrestre .

 

S'il est vrai que, sous un certain rapport, l'espèce a évolué sur des millions d'années (le singe d'antan devenu homme trouve aujourd'hui sa nourriture dans les "drive-in" des supermarchés), il n'est semble-t-il pas vrai qu'elle a évolué, en matière de comportements, sur quelques siècles, ni même sur quelques millénaires ou qu'elle soit en train d'évoluer dans les temps présents. 

L'espèce humaine est ainsi faite : de travailleurs et d'oisifs ; de gens droits et francs et de manipulateurs et de menteurs ; de personnes qui dès leur plus jeune âge ont décidé d'utiliser leur passage sur terre pour "faire du fric" tandis que d'autres ont comme ambition celle de manger le jour même ; de gens qui aiment le pouvoir, d'autres qui préfèrent rester en retrait et être commandés ; de courageux et de lâches ; de courtisans et de gens dignes … etc … Pourquoi ? acquis, inné, résultat du contexte historique, social, géographique ? Sans doute un peu de tout. 

 

En tous cas peu importe, dirait probablement l'extra terrestre. D'ailleurs dire que l'homme est "bon", ou "mauvais" n'a aucun sens. Et dans la société, ça n'a aucune utilité. Puisque ce qui compte pour la vie dans la société, ce n'est pas ce que l'homme est, mais ce que l'homme fait.

Et s'agissant de résultats de l'action de l'homme, l'extra terrestre "enfoncerait le clou" en remarquant que les aventures d'Irak, de Lybie, de Syrie, montrent, s'il en était besoin, que la guerre est toujours le moyen par lequel le plus fort essaie de gagner de l'argent. Comme au Moyen Age, au temps de la politique de la canonnière, au temps de la colonisation que l'on croyait révolus, etc… Les tueries raciales dans l'Europe des années 40, puis au Biafra, dans l'ex-Yougoslavie et dans de multiples autres endroits encore, montrent que l'Homme peut à tout moment se comporter comme un animal, comme toujours quand la situation s'y prête. L'esclavage en Afrique, en Asie et dans le XVI° arrondissement de Paris montre que pour l'Homme au XXI ° siècle comme dans l'Antiquité, un sou est un sou, même quand pour l'économiser il s'abaisse en déniant aux autres la dignité qu'il se réserve.

 

Ainsi les réformateurs, au lieu de s'en prendre d'abord aux travers des hommes, préfèrent souvent (itérativement et vainement) organiser le fonctionnement idéal de la société. Alors que, bien évidemment, les individus, avec leurs caractéristiques personnelles, se coulent dans le moule du moment, quelle qu'en soit la forme. Au galop ou plus lentement, la nature revient.

Et alors que, ce qui est important, c'est le contenu du moule et non sa forme.

 

On a eu beau changer les constitutions, les classes politiques ont toujours eu le même comportement. On a modifié les textes sans s'attaquer aux individus qui, les uns à côté des autres, souvent toutes tendances confondues, en ont fait à leur tête et selon leurs intérêts. Il n'y a eu que le numéro des Républiques qui a vraiment changé.

On a eu beau changer le mode de recrutement des enseignants-chercheurs des universités, les règles, aussi séduisantes soient elles dans leur rédaction, laissent s'introduire dans les facultés un certain nombre de personnes peu ou pas compétentes, peu consciencieuses voire fainéantes qui envoient leurs étudiants dans le mur. Et qui s'agissant de la recherche, ne trouvent jamais rien, et ne sont même pas capables de faire semblant de chercher quoi que ce soit. 

On a eu beau imaginer des règles pour interdire la corruption ou certains financements des campagnes électorales, les billets ont remplacé les chèques et ceux qui en profitent continuent à le faire. 

On a eu beau imaginer des règles pour l'attribution des marchés publics pour sauvegarder l'intérêt général, les coups de téléphone ont contourné ces dernières au profit d'intérêts privés contraires à l'intérêt général. 

On a eu beau modifier la composition du conseil supérieur de la magistrature, des magistrats sont demeurés sensibles à la perspective d'une promotion ou aux intérêts de certains de leurs amis. 

 

Puisque ce sont les individus qui font « tourner » la société, puisque ce sont les décisions de certains qui scellent le destin des autres, imaginons les moyens de nous en prendre à eux, à des individus nommément désignés, et non à une abstraction (le "système" "le "régime") (1). 

 

Nos sociétés savent le faire.

Par exemple, la loi pénale qui envoie en prison l'individu qui a tué ; par exemple le traité sur la CPI qui permet de juger des chefs d'Etat (ou certains d’entre eux ou de certains Etats) qui sont (ou ont été) auteurs de certains crimes. Dans ces cas, on ne s'en prend pas au système. On ne reporte pas la correction de la situation à la mise en place d'un système qui éviterait de tels errements chez l'espèce. On s'en prend aux individus. Pour leur gâcher le bénéfice de leurs actes. En espérant que la peur du châtiment tiendra lieu de code de déontologie pour les autres. La peur n'étant cependant efficace que si la répression prend des formes adéquates et si elle est systématiquement (v. la répression des dépassements de vitesse qui donne de meilleurs résultats que la répression des crimes contre l'humanité) mise en oeuvre.

 

Mais quand il s'agit du fonctionnement politico-économique de la société, on parle plus volontiers de "système", de "régime" (1). Et le rôle de l'individu est souvent occulté et en tous cas rarement traité. (Sauf dans des considérations inopérantes fondées sur la notion de "moralité"). 

 

Si, pour un individu, les bénéfices attachés à une opération ou à un comportement disparaissent, voire lui coûtent, il est peu vraisemblable qu'il s'obstine à agir pour rien ou contre ses intérêts.

Et alors là, le "régime" (que son comportement contribue à engendrer) ne sera plus le même. 

 

D'où les idées suivantes :

 

1/ Tout d'abord et bien entendu, il conviendrait de combler les failles qui permettent à certains d'échapper aux poursuites répressives et au châtiment : des chefs d' Etats qui sont à l'origine de guerres déclenchées pour des intérêts financiers sont pour beaucoup à l'abri des poursuites, en droit ou en fait. Parce que leurs pays ne sont pas partie au statut de la CPI, ou bien tout simplement parce que dans leurs pays, on ne pense pas, ou on n’ose pas déclencher les poursuites (par crainte d’avoir des dommages-intérêts à payer ou subir des tracas de la part des services travaillant sous les ordres des intéressés ou de leurs successeurs). Il faut donc imaginer et mettre en place des procédures adaptées qui tournent l'obstacle, qui pourraient être opérationnelles. 

Quant aux immunités juridictionnelles des titulaires de toutes les charges publiques, elle devraient être conçues ( comme pour la responsabilité pécuniaire des fonctionnaires) pour protéger les individus à raison de leurs seuls actes de service (mais non à l'occasion, par exemple, d'enrichissements personnels, ou de comportement contraires à l'éthique ou aux obligations de la fonction). 

 

2/ Quel qu'ait été la bonne volonté de quelques hommes politiques, quelle que soit la connaissance que l'on acquière (toujours avec un temps de retard) des mécanismes selon lesquels une minorité s'enrichit d'une manière qui est préjudiciable au reste de la société (que ce soit légalement ou illégalement est une question secondaire et contingente), la soif de s'enrichir, le non respect d'autrui et de ses droits élémentaires … ne seront jamais éradiqués.

Parce ce que ce n'est pas possible comme l'histoire de l'humanité le démontre. L'instinct est plus fort que les textes (et les régimes en -"isme" que l'on a imaginés ou que l'on pourrait encore concocter).

Ce qui peut être fait en revanche, c'est procéder à la confiscation des biens acquis d'une manière préjudiciable à la société. Si la perspective de ne rien gagner, ou celle de se trouver ruiné , soi-même et ceux qui en ont profité, existent, il est probable (il faut en tous cas expérimenter ce mécanisme) que l'on évitera les conséquences sociales des comportements en cause.

Par exemple avec une fiscalité devenant confiscatoire pour certains revenus spéculatifs.

Par exemple, avec des juges déclarant "nuls" certains acquis. Au premier rang desquels les gains nés de certaines infractions liées à la notion de corruption. Ou les gains engrangés dans le contexte d'une situation de conflits d'intérêts (notion dérivée de la corruption). Juges ordonnant par ailleurs des mesures complémentaires ou accessoires découlant de la notion de nullité : saisies des biens mal acquis dans quelque patrimoine qu'ils se trouvent, réparation aux victimes ou à la collectivité , privation de droits pour les auteurs ou les bénéficiaires de l' infraction ou du conflit d'intérêt (v. sur Avenirs Afrique Europe). 

 

On sait que l'argument (pseudo scientifique) que le capitalisme s'auto-régulerait est pour beaucoup et sous un certain rapport une sorte d'escroquerie intellectuelle. 

Mais l'idée d'auto régulation peut être reprise et transposée. Il s'agirait, selon notre opinion, de mettre au point des mécanismes qui pourraient et devraient se mettre en route automatiquement. Avec la différence que ce n'est pas le capitalisme qui s'auto régulerait, mais c’est la société qui mettrait en place, en fonction de l'intérêt général, des mécanismes automatiques de purge (3). Les automatismes conduisant à des habitudes d’hygiène comme en Suède.

 

C'est peut être le moyen de renverser le rapport de force, nécessaire au changement, sans attendre les révolutions. Et sans déchanter plus tard des révolutions "trahies" .

Quand le "fort" est seul devant l'administration fiscale ou devant le juge, il est dans un rapport de force qui lui est devenu défavorable. C’est sans doute à cela qu’il faut penser.

 

D'ailleurs, dans cette logique, le bon sens incite à penser : 

Si les politiciens (et leurs enfants qui en bénéficient) perdaient "leurs" propriétés et "leur" argent mal acquis, la corruption aurait moins d'intérêt et serait moins répandue (2). 

Si les "enseignants-chercheurs" avaient un cahier des charges à respecter et s'ils étaient exclus de l'université lorsqu'ils ne le respectent pas, le taux d'échec des étudiants ne serait pas aussi aberrant. 

Si les députés-maires qui ont utilisé l'argent des contribuables pour leur vie domestique rendaient l'argent et étaient privés de leurs droits civiques, les électeurs-contribuables ne seraient pas amenés à faire perdurer le système en les réélisant. 

Si les banquiers qui font un coup qui ruine leurs clients, mais qui leur emplit les poches, se trouvaient mis sur la paille après qu'ils y aient mis leurs clients, le fonctionnement du système bancaire serait plus sûr. 

Si ceux qui mettent en concurrence un travailleur ayant des droits sociaux avec un travailleur qui en est dépourvu ou qui est un esclave, voyaient leur profit re calculé en fonction de la législation du pays où le produit est vendu, la "mondialisation" aurait moins d'effets pervers. 

Si ceux qui spéculent sur certains produits (comme les céréales, l'eau, le café, le cacao) se voyaient confisquer les profits qu'ils ont acquis par leurs manoeuvres au détriment des producteurs et des consommateurs, des famines seraient évitées. 

Si ceux qui provoquent une guerre pour installer un pipe line ou entretiennent un conflit pour vendre des armes étaient eux (et leur famille nécessairement bénéficiaire du train de vie en découlant et leurs complices) privés des bénéfices (3) que la mort des autres leur a procurés, la paix et les droits de l'homme y gagneraient. 

Si les juges après s'être prononcés après avoir reçu une somme d'argent ou une proposition d'avancement voyaient leur carrière brisée, on pourrait compter sur l'existence d'un "pouvoir judiciaire" digne de ce nom. 

Etc… Etc…

 

Ce n'est pas le "système" qui s'en met dans les poches, reproduit les inégalités sociales sous une forme scolaire, empêche les gens de manger ou de se soigner, tue … Ce sont des individus. 

Qui le feront et continueront à le faire, quel que soit le régime, quelle que soit la règle, pour autant que l'envie de le faire ne leur sera pas enlevée (4). 

 

 

 

Marcel-M. MONIN 

 

(1) On signalera également le concept de "crise". Quand on parle de "crise" on évoque des faits qui résultent en réalité de décisions ou de comportements d'individus ou de groupes d'individus. Par exemple toutes les crises financières sont la résultante de décisions prises (ou non prises) par des dirigeants de banques. La crise de l'emploi, résulte de décisions qui portent la signature de personnes ayant un pouvoir de décision. La crise de la dette est la résultante des décisions de ceux qui ont lancé le processus d'endettement de l'Etat auprès des banques privées et des marchés financiers. Etc...

Parler de crise permet, avec les connotations de "fatalité" ou de "cas fortuit" qui s'attachent au terme, d'éviter l'identification des auteurs de la situation (de crise), et épargne à ces derniers d'avoir à répondre de leurs actes. Et, le cas échéant, de rendre l'argent que la crise (qu'ils ont provoquée) leur a rapporté. Et leur permet de préparer de nouvelles … crises.

(2) Dans certains pays, des responsables politiques font campagne sur le thème d'éradication de la corruption. Pour savoir si le propos est crédible, il suffit de faire de l'arithmétique : et compter combien d'hommes politiques en fonctions, de proches des dirigeants précédents, se trouveront mis en examen après les élections. Et combien, après la décision de justice, seront contraints, comme tous ceux qui ne peuvent vivre que de leur travail, … de pointer au chômage. 

(3) On raconte qu’en réponse à des propos que lui aurait tenus le chef des services secrets saoudiens sur le contrôle par lui de groupes tchétchènes … qui pourraient bien commettre des attentats lors des jeux de Sotchi, Vladimir Poutine aurait fait savoir au roi Abdallah que tout attentat de ce genre aurait des conséquences funestes pour ce monarque lui-même. Ce qui montre que si la crainte est réelle, la sagesse peut être grande.

(4) Une fois les mécanismes arrêtés, comment les imposer ? Car leur mise en place aura un coût pour certains qui ne manqueront pas de mettre en branle les techniques habituelles de manipulation de l'opinion publique. Mais les techniques des relations publiques et du lobbying ne sont pas un monopole des personnes et des intérêts en question. De plus, sur plusieurs mesures techniques on peut sans doute obtenir un consensus, qui ne souffre pas du clivage idéologique (ou carriériste) droite / gauche.

Un exemple : on peut raisonnablement envisager, surtout à l'occasion d'un scandale, que soit votée l'obligation faite aux juges (ils pourraient le faire spontanément s'ils le voulaient - v. Avenirs Afrique Europe : "Conflits d'intérêts : le rôle potentiel des juges"- v. sur Agoravox la transcription du texte de notre intervention devant le CNR : « économie et politique : pour une séparation des pouvoirs ») de déclarer nulle toute décision, tout contrat, obtenus grâce à la commission de certaines infractions (déclinant le concept de corruption) ou dans un contexte de conflit d'intérêt. Constatation de la nullité assorties de mesures destinées à la faire cesser et à en prévenir le renouvellement. Le porte monnaie des contribuables pouvant être allégé du fardeau lié à de telles situations, il est vraisemblable que l'opinion publique puisse être favorable à une telle réforme. Et avec elle, la majeure partie du personnel politique. 

Une jurisprudence intelligente en la matière peut faire plus de nettoyage qu'une montagne de textes. 

Les réseaux sociaux, au lieu de refaire le monde, peuvent y travailler.

 

(15 octobre 2013) 


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