Les marches blanches rendent-elles les gens meilleurs ?

par hommelibre
mardi 2 août 2011

La première marche blanche a été organisée le 20 octobre 1996 à Bruxelles. La participation varie selon les sources de 350’000 à plus de 600’000 personnes. Toute l’Europe s’était fortement émue du calvaire des deux fillettes, Julie et Melissa, mais aussi des autres victimes connues qui ont survécu.

Bruxelles et conséquences

Cette affaire prit une telle ampleur à cause de l’horreur des faits, mais aussi parce que le nombre de victimes, le mode opératoire, les dysfonctionnements de la justice et la participation de la femme du violeur meurtrier l’ont rendue hors normes. La Marche blanche de Bruxelles fut un signal fort envoyé par la population aux responsables de la sécurité et de la justice.

Les participants s’habillaient de blanc ou apportaient une fleur blanche, une rose ou un lys. Le blanc fut choisi comme symbole de l’innocence et de la pureté.

Cette marche était une protestation morale et l’expression d’une très forte émotion collective, mais aussi un acte politique fort. L’attention portée au risque pédophile fut accentuée. Ce qui entraîna aussi des dérives : tous les pères devenaient suspects et beaucoup d’entre eux que je connais n’osaient plus prendre leurs enfants sur les genoux, par exemple, ou sourire à un enfant qui lui sourit. Les enseignants de l’Education nationale en France furent suspectés sur la recommandation de Ségolène Royal, et des centaines d’entre eux furent accusés et emprisonnés sur de simples rumeurs. Marie-Monique Robin, dans son enquête « L’école du soupçon », a dénombré 73% d’accusations injustes. La pédophilie était perçue comme un crime uniquement masculin. Depuis il y a eu l’affaire Fourniret, Outreau, et l’on a commencé à parler aussi de pédophilie féminine.

A partir des crimes de Dutroux l’idée des marches blanches s’est développée. D’une part il y a eu des associations qui ont pris ce nom et qui se sont impliquées dans le débat politique et législatif de certains pays. D’autre part des marches blanches sont aujourd’hui organisées pour toute mort violente ou criminelle et particulièrement sordide. La démocratie fait que les grandes causes générales sont ensuite déclinées dans des cadres plus locaux.


Reconstruire un rite collectif

Les plus récentes en France sont la semaine dernière celle pour Anne Caudal, la jeune femme enceinte tuée et en partie brûlée par son assassin et son ex-femme. Il y a eu celle pour l’adolescente tuée et brûlée à Tournon, laquelle marche fut le théâtre d’un drame : deux jeunes qui s’y rendaient ont été tués par un camion. Une autre marche a ensuite été organisée en leur honneur, non pas à cause d’une mort criminelle mais à cause de l’émotion suscitée par le contexte de ces morts. Ces marches sont devenues presque habituelles. Il y en a eu au Mexique pour dénoncer la violence et la criminalité. Et récemment, à une année d’intervalle, deux marches blanches ont été organisées dans la ville de Guise pour un chien martyrisé par son propriétaire.

Elles sont donc des actes citoyens et politiques : l’expression d’une indignation et une dénonciation. Elles servent aussi de plus en plus à manifester un soutien à une famille et à une victime que l’on a connue.

En ce sens elles recréent le rite d’accompagnement des morts. Dans les villages d’autrefois, un décès - violent ou non - causait l’émoi dans toute la population. Le rite religieux était suivi par plus que la famille. Aujourd’hui ce rite funéraire se fait plus discret, peut-être à cause de la grandeur des villes où un mort est, sauf exception, plus anonyme. Les marches blanches sont comme la revalidation d’un rite funéraire, d’un accompagnement au mort, même si elles ne sont organisées que dans certains cas précis où le crime dépasse la moyenne du supportable.

Recréer ce rite qui rend hommage aux morts est plutôt une bonne chose. Les civilisations commencent avec le langage, les outils, la structuration sociale et les rites mortuaires. Un autre aspect positif est le soutien apporté à la famille. Quand notre peine est partagée par le plus grand nombre elle est moins brûlante. La mort dans l’indifférence serait plus que la mort. Et les témoins peuvent eux aussi laisser s’exprimer le bouleversement qu’ils vivent et ne pas garder cela en eux.


Rendre l’humain meilleur ?

Les marches blanches réunissent donc des personnes autour d’une même émotion, dans le refus de la violence et du crime. Les participants incarnent des valeurs sociétales positives communes qu’ils espèrent rappeler à cette occasion.

Mais est-ce suffisant pour changer le cours des choses et éradiquer la criminalité dénoncée ? L’émotion peut-elle changer la société et nous changer nous-mêmes ? Une fois le « devoir » de solidarité effectuée, et le temps passant, que reste-t-il de ce moment fort partagé tous ensemble ?

Les participants à une marche blanche se placent du bon côté de la barrière, celle de la moralité. Parmi eux il y a peut-être des délinquants, des criminels insoupçonnés, des personnes dont l’attitude d’esprit habituel est de mépriser les humains. Participer à une marche les rend-elle meilleurs ?

Une marche blanche, avec toutes ses raisons valables et son lot de bons sentiments, suffit-elle à donner envie aux gens d’agir autrement autour d’eux ? Les éventuels délinquants prennent-ils conscience du mal qu’ils font au monde et aux personnes qui sont leurs victimes ? Le choc d’un crime violent est-il de nature à nous réformer durablement ? Ou est-ce que les bons sentiments n’ont qu’une durée limitée ?

Les victimes d’homicides représentent environ 0,001% à 0,002% de la population. Les crimes les plus sordides comme ceux qui suscitent des marches blanches ne sont qu’une petite partie de ce pourcentage. Est-il possible dans une société de vivre avec un risque zéro ? Doit-on compter avec le risque que, sur quelques millions d’habitants, il y a quelques Dutroux ? Et qu’ils ne sont pas réformables ?

Peut-être ne faut-il pas demander aux marches blanches plus que ce qu’elle peuvent donner : l’expression temporaire d’une émotion, la manifestation d’une solidarité et le rappel de valeurs. C’est déjà beaucoup que les citoyens se sentent concernés et se mobilisent. De par la force symbolique du rite, par le blanc, par la dénonciation sociale, elles semblent pourtant pourvues d’une ambition plus vaste : exorciser le mal de la société. Mais il faut probablement y voir une manière de ne pas laisser le dernier mot à ce mal et au crime.

Je ne suis pas sûr que les marches blanches rendent l’humain meilleur mais au moins elles ne laissent pas le pire s’exprimer en dernier.


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