Ma liberté commence là où commence celle des autres

par Cedric Citharel
vendredi 13 avril 2012

Que ce soit avec Besancenot en Nike ou avec Mélenchon utilisant un I-Pad, certains journalistes ne ratent pas une occasion de pointer du doigt les petites contradictions des hommes de gauche. On peut s’en amuser, mais plutôt que de s’en sortir par des pirouettes du genre : « Il faut bien faire avec » ou : « On a tous nos petits paradoxes qu’il nous faut assumer » j’aurais préféré que l’un de ces leaders charismatiques mette les pieds dans le plat et assume ses contradictions en avouant qu’il restait tout à faire pour y remédier. J’aimerais voter pour un homme de gauche qui, quand il est pris en flagrant délit de consommation, réplique quelque chose comme : « Oui, le système est pourri puisqu’il m’oblige à transiger contre mes valeurs fondamentales, et si je suis élu, je ferais de mon mieux pour que cela cesse. »

En effet, est-il normal, alors que nous nous considérons comme un peuple politiquement mature, que nous soyons obligés de sacrifier certaines de nos valeurs pour pouvoir vivre en société ?

« Un peuple prêt à sacrifier un peu de liberté pour un peu de sécurité ne mérite ni l'une ni l'autre, et finit par perdre les deux. » – Benjamin Franklin

Que ce soit dans la rue ou sur le net, les politiciens pensent qu’il suffit de nous effrayer pour que nous implorions sa protection et que nous abandonnions nos droits les plus élémentaires comme celui de nous déplacer sans être pistés ou celui de surfer sans être espionnés. Si la misère, l’injustice sociale et le manque d’éducation sont source de criminalité, doit-on voir une stratégie dans les politiques qui diminuent les minimas sociaux, paupérisent les populations les plus défavorisées et refusent de remplacer les enseignants lorsqu’ils partent à la retraite ? En créant plus de violence, ne veulent-ils pas nous rendre plus dépendants ?

On ne gère plus des humains, mais seulement des ressources humaines.

Sur votre lieu de travail, l’hyperspécialisation a aussi servi à nous faire perdre le sens des valeurs. Entre ceux qui sont payés pour agir et ceux qui sont payés pour réfléchir, le fossé s’est creusé au point de devenir infranchissable. Aux premiers (qu’ils soient ouvriers ou caissières), la ‘satisfaction’ de travailler avec méthode et rigueur, aux seconds, les affres de la pensée, de la créativité ou de l’imagination. Et puisqu’il n’est pas possible d’être inspiré et gestionnaire à la fois, les exécutants s’en remettent à des spécialistes chargés d’organiser leur travail afin d’optimiser la productivité. En chemin, on aura tout de même sacrifié le bien-être des employés et leur épanouissement personnel, voire la qualité du service.

Désormais, les litiges avec les clients ne sont pris en compte que lorsqu’ils impactent les bénéfices de l’entreprise à la baisse.

D’ailleurs, après les employés, victimes du taylorisme, ce fut au tour du reste des actifs de sacrifier leur équilibre et leur sincérité sur l’hôtel du profit. Dès qu’ils commencent leur formation, les commerciaux et les publicitaires savent qu’ils passeront l’essentiel de leur temps à mentir à leurs clients ; quant aux entreprises, celles qui choisissent de privilégier les rapports de confiance qu’elles tenteront d’établir avec leurs clients, elles le leur feront payer très cher. Puisqu’il est désormais plus intéressant de décevoir dix individus que d’en satisfaire un seul, la qualité du produit vendu ou du service rendu est devenue secondaire par rapport à d’autres critères comme les bénéfices engrangés ou la visibilité sur le marché.

Ainsi, au XXIe siècle, toutes les valeurs humanistes auxquelles nous aspirions ont été articulées afin de se neutraliser entre elles ; la seule qui reste et qui impose sa loi, c’est celle de l’argent. Désormais, tout est permis, à condition de créer de la richesse, c’est à dire, de faire circuler de la monnaie.

Il est donc plus que temps de reprendre chacune des valeurs auxquelles nous tenons et de réfléchir une société dans laquelle ces valeurs s’imposeront d’elles-mêmes plutôt que de se neutraliser. Je rêve d’un pays dans lequel la liberté commencerait là où commence celle des autres et la sécurité ne serait plus la première des libertés, mais une composante du paysage ; et je crois qu’il est temps de passer à l’action, car bientôt, on nous retirera aussi le droit de rêver.


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