Marseille, la drogue et le paradis

par Pierre de La Coste
lundi 9 septembre 2013

Marseille n'est rien d'autre qu'un quartier de ce Village global, façonné par les promesses de bonheur, les images trompeuses d'une vie facile et les illusions du Progrès. Les jeunes qui dominent le marché de la drogue sont au sommet d'une société de consommation qui ne tient plus ses promesses.

A Marseille, on ne s'accorde que sur un point : l'origine de toute violence, c'est la drogue. C'est elle qui procure de l'argent facile aux gosses déscolarisés. C'est elle qui pourrit les quartiers. C'est elle qui engendre la corruption. C'est elle qui permet d'acheter des armes de guerre.

De ce point de vue, Marseille n'est elle même qu'un quartier de ce Village global, dans lequel le trafic de drogue représente le troisième commerce mondial, en chiffre d'affaires, derrière la nourriture et le pétrole et devant les médicaments (source : organisation mondialede la santé). De par sa position géographique, sa population déracinée, son chômage, Marseille est un carrefour de tout ce qui s'achète et se vend de meilleur et de pire, dans le bassin méditerranéen, depuis toujours. Hier, des amphores de vin fin, des étoffes précieuses, du blé, aujourd'hui de la cocaïne.

Mais pourquoi notre humanité, et Marseille, sont elles ainsi "gangrenées" par la drogue ? Il existe des milliers de livres, d'articles, de rapports sur le sujet. Mais aucun, à notre connaissance, ne relie la drogue aux illusions de l'époque elle-même.

Aux époques antérieures, les substances hallucinogènes ne sont pas inconnues, loin de là. Elles sont parfois intégrées à la culture populaire (la coca dans les pays andins), mais touchent en général les élites, servent de support à des expériences mystiques ou religieuses (le vaudou, les oracles antiques). Faiblement purifiée, la drogue prend des formes et crée des dépendances assez bénignes.

Mais, ici encore, la technique moderne vient au secours d'un principe de mort et permet une élaboration chimique d'une « qualité » jamais égalée auparavant. Avec la production en quantités industrielles des « stupéfiants » traditionnels et la création de nouvelles drogues, dites de synthèse.

Il est impossible de ne pas voir dans ce phénomène une caractéristique essentielle de l'époque moderne, fondée sur le Progrès. Aucune culture, aucune industrie, aucune technologie, aucun commerce n'a davantage profité de la mondialisation, c'est à dire de l'extension du Progrès à toute la planète, que celles des drogues, sauf peut-être la finance (mais n'est-elle pas, elle même, une drogue ?).

Vers un monde meilleur

Malgré les moyens déployés, les réseaux de la drogue sont installés au cœur du village global, parce qu'ils procèdent du principe fondateur de la modernité : la déception, l'attente toujours insatisfaite de plaisirs croissants, immédiats ; l'incompréhension et le rejet de la condition humaine lorsqu'elle amène le vieillissement et l'affaiblissement du corps.

Le monde des images, avec ses mécanismes de frustration organisée, le star-system, qui fait vivre par procuration la vie d'idoles inaccessibles, les promesses idéologiques d'augmentation du niveau de vie, comme l'adrénaline des marchés financier, contribuent à alimenter le besoin irrépressible d'évasion dans un monde meilleur.

Le terme « paradis artificiel », inventé par Charles Baudelaire, à l'aube de la modernité, doit être pris au pied de la lettre. Il faut relire ce texte, très critique (contrairement à ce qu'on pense souvent), sur « l'épouvantable mariage de l’homme avec lui-même » :

« Personne ne s’étonnera qu’une pensée finale, suprême, jaillisse du cerveau du rêveur : Je suis devenu Dieu ! qu’un cri sauvage, ardent, s’élance de sa poitrine avec une énergie telle, une telle puissance de projection, que, si les volontés et les croyances d’un homme ivre avaient une vertu efficace, ce cri culbuterait les anges disséminés dans les chemins du ciel : Je suis un Dieu ! »

Jamais dans son Histoire l'Humanité n'a connu un tel décalage entre ce qu'elle a et ce quelle veut. Entre son rêve de bonheur et la réalité de la vie quotidienne.

Revenons à Marseille, aux "quartiers nord". A ces jeunes, souvent issus de l'immigration, dont les familles sont souvent défavorisées, qui voient miroiter sur tous leurs écrans les séductions de la société de consommation, qui ont comme modèles les stars de la télé-réalité ou du rap, à qui l'école ne propose aucune discipline, ni leur propre famille aucun repère.

En dealant de la drogue, c'est à dire en tenant entre leurs mains la corne d'abondance qui diffuse autour d'elle les promesses de satisfactions et de vie heureuse, ils se placent d'emblée au sommet de cette société d'adultes et de bourgeois qu'ils détestent et jalousent à la fois. Comment s'étonner qu'ils soient capables, à quatorze ans, de tuer pour se maintenir à la tête d'un petit royaume formé de quelques rues sordides et d'une cage d'escalier ?


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