Medef, Montaigne, Ifrap : leur inquiétante stratégie du choc (1/2)

par Laurent Herblay
mercredi 27 mai 2020

Il ne faut pas croire que cette crise permettra d’améliorer le (mauvais) cours de nos sociétés, ni même certains choix (délocalisation, bas salaires du personnel soignant) aujourd’hui décriés. Car comme après la crise de 2008, si nos dirigeants font mine de se remettre en cause, les tenants du système actuel poussent leurs pions pour renforcer leurs projets et poursuivre dans la même voie.

 

Après-demain, austérité et régression sociale au carré
 
On ne pourra pas dire que l’on ne le savait pas. En quelques temps, le Medef, l’ifrap et l’institut Montaigne ont dévoilé leur agenda pour l’après-crise. Et ils n’y vont pas par quatre chemins. Dès le 8 avril, le gouverneur de la Banque de France évoquait « un effort budgétaire rigoureux et des dépenses publiques plus sélectives », augurant de l’austérité qui suivra puisque nos dirigeants refusent de monter les impôts là où il serait juste de le faire (les plus riches et les multinationales, en visant notamment la désertion fiscale). Puis le 10 avril, Geoffroy Roux de Bézieux affirmait qu’il « faudra bien se poser tôt ou tard la question du temps de travail, des jours fériés et des congés payés pour accompagner la reprise économique, et faciliter, en travaillant un peu plus, la création de croissance supplémentaire  ». Si la secrétaire d’Etat à l’économie, Agnès Pannier-Runacher était allée dans son sens, ces propos avaient déclenché un tel tollé que le patron du Medef avait fini par se montrer un peu plus prudent.
 
Malheureusement, ce n’était qu’un début puisque les lobbys de l’oligarchie n’ont pas tardé à embrayer pour défendre leur agenda économique. L’Institut Montaigne a fourni de nouvelles idées antisociales, suppression de jour férié, de vacances scolaires, ou augmentation du temps de travail. Parmi les plus révoltantes, on trouve le fait de « déroger au temps de repos minimum quotidien de 11 heures minimum par jour » ou « l’accroissement du temps de travail sans pour autant que la rémunération supplémentaire correspondante ne soit versée immédiatement par les entreprises  »  ! évidemment, les fonctionnaires sont pris pour cible avec une proposition de hausse temporaire du temps de travail et une diminution du nombre de RTT. Des propositions révoltantes alors que les infirmières sous-payées et sous-équipées ont risqué leur vie pour sauver les malades et compenser les manquements de l’Etat.
 
Au même moment, l’ifrap détaillait son plan choc pour la France. Agnès Verdier-Molinié propose pas moins de dix mesures  : « sauver le plus d’entreprises possible  » (ici, pas de limite à la dépense publique…), « desserrer l’étau fiscal des entreprises  », (pourtant allégé de plusieurs dizaines de milliards par Hollande et Macron), « travailler plus  » (moins de vacances et de RTT), « verrouiller la dette dans la constitution  » (sauf pour sauver les entreprises et baisser leurs impôts et ceux des riches), « rembourser le plus tard possible  » (ligoter pour plus longtemps l’Etat au lieu de monétiser), « baisser les impôts sur la transmission  » (la France est en retard dans l’augmentation des inégalités), « faire revenir les exilés fiscaux  » (amnistie fiscale des déserteurs, suppression de l’IFI et de la taxation des dividendes), « décentraliser et décloisonner la santé  » (pour noyer le poisson de la hausse du traitement dess personnels de santé), « décentraliser aussi l’éducation  » (idem) et « faire maigrir l’administration  » (alors même que la crise sanitaire a montré que nous avons malheureusement déjà touché les os et les muscles).
 
Si je détaille cela, c’est pour que nous gardions cela en mémoire. Le camp d’en face n’a absolument pas changé son logiciel et propose toujours la même chose : déconstruction de tous les droits sociaux acquis depuis un siècle ; déconstruction du service public par la remise en cause des statuts et des économies de bout de chandelle, habillés de grands mots comme la « décentralisation », pour faire passer la pommade ; baisse des impôts sur les plus riches et les multinationales ; désarmement de l’Etat, privé de fonctionnaires pour faire les contrôles fiscaux nécessaires afin de lutter contre la désertion fiscale, et enfermé dans une camisole constitutionnelle fonction de la dette. C’est le même discours depuis Thatcher et Reagan, sauf qu’il va à chaque plus loin, l’ifrap osant même réclamer une « amnistie fiscale sans taxation avec abandon immédiat des redressements et des poursuites fiscales en cas de rapatriement de leurs capitaux (…) (pour) donner envie d’investir dans notre tissu entrepreneurial  ».
 
Bien sûr, nous pouvons regarder ces propositions avec effarement, tant elles sont aberrantes et injustes. Mais nous ne devons pas sous-estimer la capacité du camp d’en face à pousser ses réformes demain. Il y a malheureusement plus de chances que ce soit leur agenda qui s’impose que le nôtre. J’y reviendrai plus tard en tentant d’apporter quelques idées sur les moyens de leur faire barrage.

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