Mélenchon et le nécessaire débat sur la « fin de vie »

par Fergus
mercredi 6 avril 2022

La « fin de vie », voilà un sujet – ô combien sensible ! – dont il a été fort peu question durant une campagne électorale atone, assez largement dominée par les inquiétudes sur le pouvoir d’achat sur fond tragique d’invasion russe en Ukraine. Compte tenu du vieillissement de la population et d’une exposition concomitante accrue des « séniors » aux maladies neurodégénératives, la « fin de vie » intéresse pourtant un grand nombre de nos compatriotes, et pas seulement dans les rangs des personnes âgées. Qu’en pensent les candidats ? Ont-ils l’intention d’agir, et si oui, dans quel sens ?

Comme dans la plupart des domaines sociétaux, il apparait clairement qu’il existe un clivage marqué entre les candidats à la présidence de la République, selon qu’ils sont estampillés « de gauche » ou « de droite ». Excepté l’atypique Jean Lassalle, silencieux sur le sujet, tous les autres ont donné des éléments de réponse et inscrit des propositions dans leur programme.

Sans surprise, Nicolas Dupont-Aignan, Marine Le Pen, Valérie Pécresse et Éric Zemmour ne veulent pas entendre parler d’une légalisation du « suicide assisté », et moins encore de l’« euthanasie » des personnes réduites à un irréversible état végétatif ou exposées, sans espoir de guérison, à une déchéance inéluctable, porteuse d’intolérables souffrances physiques et morales. Pour ces trois candidats-là, il n’y a pas lieu d’aller plus loin que les dispositions légales actuelles qui, dans le cadre de la Loi Claeys-Léonetti, gèrent la « fin de vie ». Tout au plus conviendrait-il, à leurs yeux, de renforcer les moyens alloués aux unités de soins palliatifs ou de créer de nouvelles structures dédiées, notamment dans les Ehpad.

Seul des candidats de droite, Emmanuel Macron s’est démarqué de cette ligne conservatrice en se disant, « à titre personnel », favorable à une dépénalisation de l’euthanasie « sur le modèle belge », autrement dit dans le cadre d’un processus rigoureusement encadré au plan médical. Le chef de l’état sortant renvoie la question à un futur débat citoyen construit sur le modèle de la « Convention pour le climat » en s’engageant à reprendre les propositions citoyennes pour les soumettre au Parlement, et possiblement aux Français par voie de référendum.

Sans surprise là non plus, les candidats de gauche (Nathalie Arthaud, Anne Hidalgo, Yannick Jadot, Jean-Luc Mélenchon, Philippe Poutou et Fabien Roussel) se placent sur une ligne résolument progressiste. Tous s’engagent à faire évoluer le droit sur la « fin de vie » en instaurant une nouvelle « liberté » dans la loi, et même dans la Constitution pour le candidat de La France Insoumise. Celle de pouvoir décider soi-même du moment de sa mort, grâce au recours à un suicide assisté – ou à une euthanasie en cas d’empêchement physique – si l’on est confronté, sans rémission possible, à une déchéance plus ou moins rapide conduisant à une mort certaine, possiblement dans des conditions atroces comme c’est le cas des personnes victimes des maladies de Charcot ou de Creutzfeld-Jakob, pour ne citer que ces deux-là.

Ces dernières années, j’ai abordé le sujet de la « fin de vie » à différentes reprises, notamment lorsque les suicides assistés de la romancière Anne Bert et de l’ancienne ministre Paulette Guinchard ont alimenté le débat dans l’actualité. Ces deux femmes étaient atteintes de la terrible maladie de Charcot qui, au terme d’un processus d’irréversible paralysie, les auraient conduites à une mort atroce par asphyxie. J’ai fait part de mes propres réflexions dans ces articles : Anne Bert : le choix de la mort dans la liberté et la dignité (octobre 2017) et Revoir les droits de la « fin de vie » : une exigence morale ! (mars 2021). Mais aujourd’hui, c’est à Jean-Luc Mélenchon qu’il me semble important de donner la parole, en nous référant à ses propos tenus dans l’hémicycle de l’Assemblée nationale le 8 avril 2021 lors du débat sur la proposition de loi visant à « Donner et garantir le droit à une fin de vie libre et choisie » (NDLR : les parties en gras l’ont été par l’auteur) :

« (...) sans doute allons-nous encore nous retrouver jusqu’à ce que l’idée finisse par s’épanouir. Peut-être, collègues, parviendrez-vous à convaincre tout le monde que c’est une erreur ; peut-être que nous, nous parviendrons à convaincre qu’il ne s’agit que d’établir une liberté. Que d’établir une liberté ! Vous autres qui êtes croyants, vous qui avez, je crois avec une totale sincérité, défendu l’idée que le premier devoir était celui de la main tendue au plus faible, vous devez entendre la racine de notre conviction philosophique. Dans notre idée, l’être humain (...) est auteur de son histoire. (...) chaque pas qui rend une personne plus maîtresse d’elle-même, quelles que soient les circonstances, est un pas qui nous fait avancer en humanité, même quand c’est un pas cruel parce que c’est une responsabilité terrible de décider d’éteindre la lumière.

(...) Beaucoup d’entre nous ont été convaincus chemin faisant dans leur vie [car] ils n’avaient pas cette idée au départ*. Et nous avons tous su à quel point c’était difficile d’admettre l’idée que la liberté la plus grande dont on peut jouir c’est (...) la liberté d’être soi-même maître [de son destin]. Voilà, collègues, il n’y a aucune haine entre nous, il n’y a qu’un rapport de conviction. Et c’est pourquoi à cet instant, et en félicitant ceux qui ont eu l’initiative de nous amener jusqu’à ce point ce soir, sans aucun esprit de revanche ou de je ne sais quelle domination sur ceux qui ne sont pas de notre avis, ma pensée se tourne vers les courageux militants de l’ Association pour le droit de mourir dans la dignité, qui souvent ont convaincu beaucoup d’entre nous, et leur président, monsieur Jean-Luc Romero, qui n’est pas de mon parti politique, à qui j’adresse (...) notre affection et notre respect, car nous sommes à cet instant les dépositaires d’un combat qu’ils ont conduit.

Nous nous retrouverons, collègues (...). C’est un sujet qui est tellement délicat : on ne peut pas contraindre, on ne peut que convaincre. Mais dites-vous, collègues, que pas une fois nous ne vous retirerons à l’un ou l’autre d’entre vous, femme ou homme, le droit pour vous-même, dans votre foi et votre conviction, d’endurer ce que vous aurez à endurer pour tenir vos choix, et que nous le respecterons. Mais nous, nous voulons qu’à l’heure d’éteindre la lumière de sa propre décision, quelqu’un nous tienne la main et que ce soit une main aimante et aidante. »

Puisse, s’il n’est pas élu, Jean-Luc Mélenchon – dont le respect des convictions de tous sur cette question de la « fin de vie » ne fait aucun doute – être entendu par ceux, citoyens ou élus, qui, lors du prochain mandat présidentiel, pourraient se trouver en charge d’élaborer les contours de la future loi de libéralisation, sous conditions, du suicide assisté et de l’euthanasie !

Donner à ceux qui sont exposés à d’indicibles souffrances par une maladie dégénérative ou invalidante incurable la possibilité de pouvoir choisir librement et dans la dignité le moment de leur mort, tel est en effet l’enjeu. Ce qui est en cause pour ces personnes en grande détresse, c’est ni plus ni moins l’octroi d’une liberté nouvelle que nul argument philosophique ou religieux ne devrait pouvoir récuser. Une liberté nouvelle qui ne porte atteinte à aucune autre liberté !

Pour des raisons personnelles, Paulette Guinchard a longtemps été opposée à la légalisation du suicide assisté et de l’euthanasie en France. Elle a changé d’opinion en étant confrontée à sa propre et inéluctable déchéance et en prenant ainsi conscience des dramatiques carences de la Loi Claeys-Léonetti.

Militants de l’ADMD (photo La Nouvelle République)

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