#MeToo #YouToo #TrainonsNousDansLaBoue

par Jérôme Henriques
lundi 6 novembre 2017

Depuis qu'a éclaté l'affaire Weinstein, avec les enquêtes publiées le 5 octobre dernier par le New York Times, pas un jour ne passe sans qu'on assiste à un nouveau témoignage à l'encontre du producteur de cinéma Hollywoodien. Propositions déplacées, harcèlement sexuel, viol, les accusations pleuvent et la liste des victimes n'en finit plus de s'allonger. Pire, on apprend que l'affaire Weinstein ne serait pas un cas isolé et que les cas d'abus sexuels constitueraient un véritable phénomène de société. Pour en révéler l'ampleur, certaines initiatives ont alors vu le jour (sur les réseaux sociaux notamment), invitant les femmes à évoquer leurs mauvaises expériences passées. #MeToo, #BalanceTonPorc ... Bienvenue dans le grand Délathon de cette fin d'année 2017.

C'est quoi un porc ? Quelqu'un qui, en présence d'une (jolie) femme, se montre incorrect, voire intrusif ? Quelqu'un qui ne sait pas se contrôler et peut se montrer brutal ? Ou bien quelqu'un qui profite d'une situation à son avantage (position sociale dominante, ascendant psychologique, circonstances favorables) pour essayer d'arriver à ses fins ? Si le premier cas englobe un ensemble de comportements plus ou moins asociaux (du sifflement dans la rue à l'invective grossière en passant par la drague lourdingue), il est plutôt sans gravité. Quant au second (celui de l'agresseur sexuel, du violeur), il est grave mais heureusement rare. Le troisième enfin est certainement le plus répandu : à des degrés divers, il est/serait peut-être même l'apanage de chacun d'entre nous. Alors, de quoi parle-t-on exactement ?

Lorsqu'on parle de harcèlement sexuel, c'est généralement dans le contexte d'une relation hiérarchique (typiquement, entre un chef et l'une de ses subordonnées). Dans les autres cas, ça ne marche pas. Qu'un employé lambda se permette un geste déplacé envers l'une de ses collègues et il se prendra automatiquement une "bonne tarte dans la gueule". Qu'il s'avise ne serait-ce que de lui envoyer un mail "déplacé" et il se fera immédiatement rabrouer (en plus de risquer - en cas d'ébruitement - de se "prendre la honte publique"). Pour qu'il y ait harcèlement, il faut donc que le harceleur puisse disposer d'un moyen de pression sur sa cible. Et c'est là qu'il ne faut pas tout confondre. Y a-t-il une différence entre "Si tu ne couches pas avec moi, je te mettrai à la porte" et "si tu couches avec moi, je ferai de toi la reine d'Hollywood" ? Assurément. Et elle est essentielle.

Dans le premier cas, il y a menace, contrainte, et on entre donc effectivement dans le cadre du harcèlement sexuel. Dans le deuxième, il y a choix, échange, et on bascule alors dans le domaine, très large, de la prostitution. Un domaine qui peut revêtir différentes formes (de la prostituée de trottoir qui fait ses passes dans des chambres d'hôtel, à celle qui recherche des hommes friqués pour leur faire souscrire des contrats d'abonnement longue durée -en bref se marier-) mais dont la finalité reste toujours la même : obtenir quelque chose en échange de son corps.

La promotion canapé existe, au même titre que le harcèlement sexuel. Et contrairement à ce dernier, elle n'est pas punie par la loi. D'où la possibilité, pour la promue, de faire carrière tout en cherchant à arranger sa biographie après coup. Que penser d'un rendez-vous boulot, le soir, dans une chambre d'hôtel ? Que penser d'une langue qui se délie, 20 ou 30 ans après (parfois au terme d'une carrière florissante) ? Que penser du récit de celle qui, de la main sur la cuisse à l'acte de pénétration se décrit comme "tellement terrorisée qu'incapable de bouger, incapable de dire non" ? Il ne s'agit bien évidemment pas ici de nier l'existence de brutalités envers les femmes ou d'actes de chantage odieux. En revanche, en partant du principe que la plupart d'entre nous ont intériorisé les normes sociales (et savent ce qu'ils risquent en enfreignant la loi), il s'agit de considérer qu'il y a des cas où ça relève d'un jeu qui se joue à deux.

Notre société a l'art de définir des modes, puis d'y agréger tout et n'importe quoi. Et une noble cause (le féminisme en est une) peut, une fois entrée dans l'air du temps, conduire à des excès de zèle. Ainsi faut-il parfois revenir à un certain bon sens : un malade qui coince une femme dans une cage d'escalier, qui la tabasse et qui la viole, ça n'a rien à voir avec une proposition indécente (ou même une main sur la cuisse) dans une chambre d'hôtel ou un bureau d'entreprise. Et c'est faire injure aux femmes qui se sont fait violer que de mettre leur agression (et leur traumatisme) sur le même plan qu'une tentative masculine dans un environnement de signaux brouillés.

Le sexe a toujours été un outil de promotion sociale, comme le simple fait d'user de ses charmes a toujours été un "faciliteur" d'interactions sociales. Une belle femme, souriante et sexy, arrivera beaucoup plus rapidement à ses fins qu'une personne lambda : c'est un fait et il a maintes fois été prouvé. C'est pas normal diront les uns ; c'est humain diront les autres. En tout cas, c'est comme ça (depuis la nuit des temps et dans tous types de société). D'où la tentation, pour celle qui a peu dans la tête, de miser beaucoup sur son cul. D'où le risque aussi, à force de jouer constamment avec le curseur, d'en perdre momentanément le contrôle. Certains milieux sont peut-être plus à risque que d'autres (le monde du show-biz versus celui de la recherche scientifique) comme certaines personnes s'exposent peut-être plus que d'autres (celles qui passent leur temps à s'afficher en tenues affriolantes et en postures suggestives sur internet par exemple).

Il y a, dans ce récent appel à "dénoncer les porcs", quelque chose de profondément dérangeant. Déjà, comme tout phénomène de masse, il a plus à voir avec des comportements passionnels et mimétiques qu'avec des attitudes rationnelles et réfléchies (lire "La psychologie des foules" de Gustave Le Bon). Quelle est la part de "comportement induit" quand du jour au lendemain, tout le monde se met à dénoncer des choses qui se seraient passées plusieurs années (voire plusieurs décennies) en arrière ? Et puis, depuis quand les réseaux sociaux servent à porter plainte ? Si quelqu'un est accusé, il doit pouvoir se défendre ; et si il est reconnu coupable, il doit être mis hors d'état de nuire ; le risque étant de voir les hashtags utilisés à des fins de vengeance et générer ainsi de nouveaux cas de harcèlement.

Balancer des gens sur Facebook, ça ne résout donc aucun problème de fond. Par contre, ça colle bien à l'air du temps. Ca colle à une culture de l'immédiat, du facile et du superficiel. Une culture où on génère du like avec des hashtags à la mode (#NotAllMen : le groupe des hommes qui respectent les femmes, #YesAllWomen : le groupe des femmes qui veulent qu'on les respecte ...) et où on se donne bonne conscience en quelques clics et partages ("Si toi aussi t'es contre le harcèlement Partage" - Ah ben oui, bon voilà). Une culture de la pensée conforme aussi, avec son lot d'ostracisations et de comportements zélés ("Mon dieu, l'acteur truc ne s'est pas encore prononcé sur l'affaire Weinstein ! Et l'actrice bidule, elle a dit qu'elle ne soutenait pas le mouvement à 100 % !"). Une culture du clivage et du bashing enfin, où à défaut de penser et de se réaliser par soi-même, on se donne une identité en appartenant à des groupes (sa nationalité, sa race, son club de foot, sa façon de se fringuer ...) et on se fait remarquer en "clashant" les autres (les femmes contre les hommes ...).

On peut prendre les transports en commun tous les jours, aller en ville régulièrement et avoir une vie sociale bien remplie, il faut parfois avoir une télé ou une connexion internet pour se rendre compte des multiples tourments que subissent les femmes au quotidien. Outre le désormais traditionnel "harcèlement de rue", on découvre alors le "manslamming" (les hommes qui bousculent sans cesse les femmes dans la rue), le "manspreading" (les hommes qui occupent plus de place que nécessaire dans les transports en commun) ou encore le "mansplaining" (les hommes qui s'adressent aux femmes de façon condescendante), le tout dans un espace public principalement conçu pour les hommes (lieux peu sécurisés, trop de skatepark et de terrains de foot ...). D'où une revendication féministe devenue un véritable mot d'ordre social : permettre aux femmes de réinvestir l'espace public.

Là encore, il ne s'agit pas de nier le fait que le harcèlement de rue existe, ni même que le phénomène puisse être assez prononcé dans certains quartiers défavorisés (s'inscrivant alors dans le problème, plus global, des incivilités et de l'insécurité dans ces quartiers). Mais il s'agit de relativiser un peu les choses ... et de ne pas cautionner les dérives d'une société dans laquelle les rapports humains seraient toujours plus fragilisés. Instiller (et plus récemment marteler) l'idée que les problèmes de harcèlement et d'abus sexuels auraient quelque chose de systémique dans notre société (et donc que les femmes seraient en danger un peu partout), c'est soit faux, soit complètement exagéré. Il suffit de se balader dans les rues ou d'aller à la plage pour constater que les tenues sexy (leggings, talons hauts, maillots échancrés ...) sont loin d'être en voie d'extinction. Doit-on parler de "curvesdisturbing" pour évoquer la mise en tension des sens masculins dans un tel environnement ? Ou de "vivreensembling" et arrêter de tout monter en épingle ?

Que peut-on attendre d'une société dans laquelle on brouille les rapports humains, dans laquelle on dresse sans cesse les gens les uns contre les autres ? Peut-être qu'elle consomme davantage. A l'heure du libéralisme économique, ça semble aller dans la logique des choses. D'ailleurs, le sexe est aujourd'hui devenu un produit de consommation des plus tendance. Musique, vidéoclips, émissions télé, mode, publicité ... partout il est présent. D'où une grande hypocrisie de la part de la société. D'un côté, elle accepte de voir le corps de la femme véhiculé comme un objet, d'un autre elle s'étonne de voir les "porcs" proliférer. D'un côté, elle laisse ce genre de représentations envahir l'espace public (et donc influencer les plus jeunes), d'un autre elle s'étonne d'une dérégulation des comportements.

La "porcasserie" est elle pour autant devenue un phénomène de société ? Si c'est le cas, peut-être faudrait-il remettre en question notre modèle. Et si ce n'est pas le cas, peut-être faut-il laisser la police et la justice continuer à faire leur travail. Quoi qu'il en soit, les campagnes de cyber-lynchages ne laissent rien augurer de bon.


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