Minarets : la fin de l’ère des sous-entendus

par Gabale
mardi 1er décembre 2009

La votation rejetant en Suisse toute construction nouvelle de minarets (en fait, de mosquées) a créé un électrochoc dans l’Europe entière. Cet électrochoc est particulièrement ressenti en France qui, depuis plusieurs semaines, est l’otage d’un débat nauséabond sur l’identité nationale, voulu par Nicolas Sarkozy et mis en oeuvre par le sinistre Eric Besson (un « infidèle » pas au sens religieux, bien sûr, mais au sens matrimonial).

Il n’en fallait pas davantage pour que les raclures de droite, dissimulées souvent sous le paravent de prétendues associations de défense de la laïcité, exploitent l’actualité afin de distiller leur venin xénophobe dans le corps social.

Etant donné l’actualité, la laïcité est donc sur toutes les lèvres. Mais, bien entendu, il lui est arrivé d’occuper sporadiquement le devant de la scène à l’occasion de faits divers qui ont défrayé la chronique et alimenté bien des polémiques passionnées au cours des dernières années (port du hidjeb à l’école, revendications de communautés religieuses pour accéder de manière privilégiée et à certaines heures à des bâtiments publics comme les piscines municipales, racisme et xénophobie qui alimentent la rubrique des faits divers, etc.).

La laïcité est donc, disais-je, sur toutes les lèvres, dans tous les débats politiques, tant et si bien que cette notion paraît aujourd’hui familière et organiquement apparentée à l’identité de la nation française, un peu comme le seraient un nom, un prénom, un sexe ou une adresse pour une personne physique. Cette connaissance immédiate, presque intuitive, du concept repose sur une sorte de consensus social et motive désormais toutes les récupérations politiques, notamment de la part de l’extrême droite qui, historiquement, idéologiquement et culturellement l’a toujours combattu avec la plus grande vigueur

Or, cette connaissance spontanée et immédiate de la laïcité est trompeuse car, de conversations en débats, on se rend compte qu’elle demeure relativement mal connue. Longtemps vécue comme une sorte de ligne de démarcation d’un front idéologique, ce qu’elle a été à ses origines, la laïcité est encore présentée chez certains comme une atteinte à la liberté religieuse et chez d’autres comme une arme ou un rempart contre l’obscurantisme clérical.

A ce titre, je ne reviendrai pas ici sur l’histoire de la laïcité et me permettrai directement de renvoyer le lecteur à des travaux et ouvrages qui l’analysent beaucoup plus en profondeur que je ne saurais le faire. C’est pourquoi il m’a donc semblé préférable d’en rester à la laïcité aujourd’hui.

Chacun, selon ses convictions, tente donc de se l’approprier et d’en donner une définition, ce qui ne manque pas d’engendrer à son sujet une vision tronquée sinon fausse reposant essentiellement sur des préjugés.

C’est la raison pour laquelle, profitant du résultat de la votation chez nos voisins suisses, il me semble opportun, sinon urgent, de revenir sur le contenu de la laïcité telle qu’elle existe en France.

La laïcité est un principe politique

  • La laïcité est expressément consacrée par la Constitution française
L’article 1er de la Constitution de 1958 énonce que la République est démocratique, sociale et laïque. La France républicaine assure l’égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d’origine, de race ou de religion et c’est pour cette raison qu’elle respecte toutes les croyances. Elle ne subventionne et ne salarie aucun culte (article 2 de la loi du 9 décembre 1905).
La formulation est dénuée d’ambiguïté puisque la laïcité est expressément consacrée par le texte constitutionnel et par la Loi.
Ce faisant, la pratique contraste avec la clarté du texte. Si la République est laïque, ce qui est incontestable, elle n’ignore pas pour autant les cultes organisés sur le territoire comme je le montrerai ultérieurement.
De même, il est spécieux de dire qu’elle ne salarie aucun culte. En effet, deux régions françaises sont encore sous le régime concordataire de 1802 suite à l’occupation prussienne de 1870 à 1918 : il s’agit de l’Alsace et de la Lorraine. Les DOM-TOM sont aussi sous régime concordataire.
  • La laïcité n’interdit nullement l’intervention des églises dans le débat public en général et dans le débat politique en particulier

En effet, contrairement à une légende tenace, relayée notamment par certaines associations laïques, la laïcité n’empêche pas les différentes confessions religieuses d’intervenir ès qualités dans les débats publics et politiques. Il n’a jamais été dans les intentions du législateur de priver les églises de leur droit de parole et ces dernières d’ailleurs ne manquent pas de s’exprimer sur divers sujets (avortement, œcuménisme, conflit israélo-palestinien, etc.).

La raison en est simple : la laïcité est la garante de la liberté absolue de conscience et, partant, elle est aussi garante de la liberté de croyance. La séparation des églises et de l’Etat n’a donc jamais été hermétique car les églises et les pouvoirs publics ne s’ignorent jamais.

Il suffit de rappeler à ce titre que le ministre de l’intérieur est également en charge des cultes.

Pour prendre une comparaison, c’est un peu la même chose qui prévaut au sujet de la séparation des pouvoirs législatif, exécutif et judiciaire. La séparation existe certes mais elle ressemble plutôt dans les faits à un équilibre des pouvoirs. Deux exemples :

- le Premier ministre est constitutionnellement habilité à soumettre des projets de loi au Parlement et ce dernier n’a donc pas l’exclusivité de l’initiative législative ;
- le Gouvernement a un pouvoir d’organisation de la Justice et le Garde des Sceaux a des pouvoirs d’intervention sur le Parquet et, n’en déplaise aux magistrats, rien n’empêche légalement un homme politique de critiquer ou d’approuver publiquement une décision de justice et de ne pas faire sien le slogan « je n’ai pas à commenter une décision de justice. »

La séparation des églises et de l’Etat, c’est donc l’indépendance du pouvoir temporel, c’est-à-dire de la loi, par rapport au pouvoir spirituel. Autrement dit, l’éducation nationale, les services publics ainsi que toutes les prérogatives régaliennes (justice, diplomatie, économie, etc.) n’ont pas à dépendre d’une conception métaphysique particulière. Les églises ne peuvent imposer à l’Etat leurs conceptions de la société. En revanche, comme je l’ai expliqué précédemment, rien ne leur interdit de les exprimer. De même, la société est sécularisée et pluraliste (moeurs, modes, etc.), c’est-à-dire que ses fondements, sa raison d’être et sa finalité ne sont pas la manifestation de la volonté d’une quelconque providence divine.

La République n’a jamais ignoré le phénomène religieux sur le territoire national et son interventionnisme en la matière a été constant. En effet, pour garantir à chaque individu la liberté de conscience, l’Etat a été amené à placer les religions sur un pied d’égalité. Les juifs et les protestants, très minoritaires, le savent pertinemment depuis toujours, eux qui ont souffert respectivement de l’antisémitisme et de l’intransigeance catholique à leur égard.

Pour assurer et garantir cette égalité, l’Etat est donc intervenu. Et il intervient encore en la matière, en témoigne son soutien à la constitution d’un Islam de France par la mise en place d’un Conseil représentatif du culte musulman ayant notamment pour mission d’ancrer la religion du prophète dans les principes et les valeurs de la République.

Et si l’on part du principe que toute religion est à la base une secte qui a réussi, pour reprendre le fameux raisonnement de Hegel, alors on doit convenir que l’Etat intervient régulièrement dans ce domaine puisque les sectes – entendons les sectes dangereuses qui portent gravement atteinte à l’intégrité psychique et physique des individus ainsi qu’à leurs patrimoines – sont étroitement surveillées par les pouvoirs publics.

On peut donc dire aujourd’hui, à de rares exceptions (intégristes catholiques, juifs ou musulmans, sectes en général et sectes protestantes d’origine américaine en particulier), que la laïcité est perçue par toutes les confessions religieuses sérieuses, leurs représentants et fidèles comme la garante essentielle de la perpétuation de leurs activités, y compris au sein de l’Eglise catholique apostolique et romaine qui, pourtant, l’avait énergiquement combattue.

C’est la raison pour laquelle il est faux et absurde de faire de la laïcité une sorte d’athéïsme d’Etat. Vécue à l’origine comme une source d’affrontement, la laïcité est devenue aujourd’hui une source d’apaisement autour de laquelle s’est constitué le pacte républicain. Elle est le plus sûr moyen offert aux citoyens et aux ressortissants étrangers vivant sur le territoire de s’épanouir selon leurs goûts et leurs philosophies.

La laïcité : un principe dynamique et évolutif

La laïcité a été consacrée par la loi il y a 104 ans (le 9 décembre 1905). Ceci ne doit pas conduire à penser qu’il y a un siècle, la laïcité a connu son complet aboutissement. En séparant l’Etat des églises, la loi de 1905 vient parachever une série de lois adoptées pendant une vingtaine d’années, c’est-à-dire depuis les années 1880, et qui ont mis progressivement en oeuvre la sécularisation de l’Etat (laïcisation des cimetières, école gratuite et obligatoire par exemple, expulsion des congrégations religieuses, régime juridique des associations sans but lucratif, etc.).

La loi de 1905 est venue donc sceller le travail législatif effectué dans une atmosphère de passions et d’importantes polémiques. Elle en est la conséquence logique. Mais il a fallu attendre 1946 pour que la laïcité soit consacrée constitutionnellement.

En outre, il me paraît important de souligner qu’il n’a jamais été dans les intentions du législateur d’en faire une loi intangible, c’est-à-dire non sujette à des modifications et des régimes dérogatoires. En 2004, la loi de 1905 a été modifiée suite aux travaux de la Commission Stasi et après un débat public nourri qui a duré une quinzaine d’années afin d’interdire le port des signes religieux ostensibles dans les établissements scolaires.

Je rappellerai également que la construction et l’entretien de la Grande Mosquée de Paris n’ont pu être possibles que parce que celle-ci est placée, depuis 1921, sous un régime dérogatoire à la loi de 1905. De même, des milliers de bâtiments religieux, construits avant 1905, sont entretenus par la commune et l’Etat (monuments historique). La laïcité ne fait nullement obstacle à l’entretien du patrimoine national dont une partie substantielle est composée d’édifices religieux. Et il en est de même – comme on vient de le mentionner pour la Grande Mosquée de Paris – pour les édifices religieux construits après 1905 dès lors qu’ils sont placés sous un régime dérogatoire.

On le voit donc : la laïcité n’est absolument pas un principe politique figé.

Elle est au contraire dynamique et ce caractère montre qu’elle est un instrument qui permet à la République de s’adapter aux réalités sociologiques du pays.

Laïcité et Islam

Compte tenu de l’actualité, il m’est impossible de ne pas aborder, fût-ce succinctement, la question de l’Islam en France et de ses rapports avec la laïcité.

L’Islam est actuellement la deuxième religion présente sur le territoire national et devance largement le protestantisme et le judaïsme mais le catholicisme romain demeure cependant la confession largement majoritaire du pays.

La question des rapports entre la laïcité et l’Islam est, à la vérité, bien compliquée dans la mesure où se profilent en toile de fond du débat de nombreux propos et comportements tout à fait irrationnels qui, très souvent, procèdent d’un racisme et d’une xénophobie larvés (ce racisme et cette xénophobie étant en revanche parfaitement clairs et assumés par les tenors de l’extrême droite comme Le Pen, Mégret ou Villiers).

L’Islam fait désormais partie du paysage religieux français. Contrairement à ce que certains démagogues avancent imprudemment, cette situation n’est pas uniquement dû à l’immigration massive d’individus en provenance du Magrheb. En effet, jusqu’en 1962, l’Algérie était une région française, divisée en départements. Depuis 1945, les algériens arabes et kabyles étaient des citoyens Français. A supposer que la France eût conservé l’Algérie comme partie de son territoire, la France eût été de toute façon confrontée, sans doute de façon beaucoup plus prégnante encore, à l’Islam. Par conséquent, il ne sert à rien, il est même faux, de faire comme si l’Islam aurait pu être en quelque sorte évité. Depuis les premières étapes de la colonisation (et même en remontant aux invasions du VII et VIIIème siècle !) , l’Islam fait partie de l’histoire de France (et de l’Europe) au même titre que les autres religions.

C’est la raison pour laquelle, à l’initiative de M. Jean-Pierre Chevènement et de M. Daniel Vaillant, tous deux anciens ministres de l’intérieur, le projet de constitution d’un « Islam de France » a vu le jour. Ce projet a d’ailleurs été poursuivi place Beauvau par leur successeur Nicolas Sarkozy en dépit d’une majorité politique qui lui était plutôt hostile à se sujet.

Ceci montre que la République est interventionniste dans le domaine religieux pour pallier les inégalités et inciter les confessions religieuses à se doter d’institutions représentatives car, en effet, la République a besoin d’interlocuteurs clairement identifiables.

Malgré d’importantes divergences internes, principalement provoquées par des fractions prônant un Islam radical, un Conseil représentatif du culte musulman a été installé pour jouer un rôle équivalent à celui de l’Episcopat, de la Fédération nationale des églises protestantes et du Consistoire juif de France. Son objectif est d’ancrer l’Islam dans le respect des institutions laïques de la République. Il vise aussi à inciter les autorités de ce Conseil à travailler sur une meilleure formation des imams, à proposer des pistes permettant aux fidèles de pratiquer la religion dans des lieux de cultes décents et clairement identifiables et non plus dans des appartements, dans des caves, dans des garages ou des hangars comme c’est souvent le cas aujourd’hui. Il vise aussi à limiter les financements de lieux de culte par des Etats musulmans ou des organisations fondamentalistes (Soudan, Arabie saoudite, Iran, etc.).

Il convient que les associations laïques soient pleinement conscientes de ce qui s’est mis en place. Le sont-elles ? Sans doute. Mais sans doute aussi insuffisamment dans la mesure où elles se cantonnent souvent à une critique de l’Islam comme système de pensée incompatible avec la République et, surtout, au refus que l’Etat s’implique activement pour trouver des moyens de financer des lieux de culte décents dont un grand nombre de citoyens est privé à l’heure actuelle.

Il est donc permis de poser des questions sans aucun tabou : la République doit-elle faire preuve de volontarisme en la matière comme elle l’a fait tout au long de son histoire ? Est-il préférable d’avoir des mosquées construite via des financements publics (ou bien alors par le biais du Conseil créé et des associations cultuelles qui en dépendent), avec des imams correctement formés et placés sous l’autorité d’un Conseil reconnu ? Ou bien convient-il de conserver la situation actuelle, largement discriminatoire et propice aux influences étrangères et au développement sur le territoire d’organisations fondamentalistes hostiles à la laïcité ? Ces questions, assurément, méritent d’être posées.

La logique du « comprenne qui voudra »

Si j’ai pris soin de consacrer de longs développements (certes incomplets) sur la laïcité, c’est que j’ai de plus en plus la conviction que nous sommes arrivés à la fin de l’ère des sous entendus.

Ces sous-entendus, qui s’expriment depuis une bonne vingtaine d’années, visent les immigrés et reposent sur un certain nombre d’énoncés implicites où le signifiant et le signifié sont volontairement dissociés afin de donner naissance à un racisme moins direct, mais néanmoins terrifiant.

On en retrouve des traces spectaculaires dans certaines déclarations passées de Jacques Chirac (« le bruit et l’odeur ») ou de Nicolas Sarkozy (« La France tu l’aimes ou tu la quittes »).

Ces sous-entendus ont été paradoxalement favorisés par des lois destinées, à l’origine, à réprimer les propos racistes, antisémites et xénophobes.

Ces dernières années, le racisme et la xénophobie ne se sont donc pas immiscés dans le débat politique de façon explicite. Au contraire, tout a fonctionné sur la logique du « comprenne qui voudra », un peu comme quand le Front National recommandait à ses cadres d’opérer un déplacement permanent des significations pour délivrer un message d’exclusion et de haine sans avoir à subir les foudres de la Loi :

Signifiant

Signifié

Sos Racisme, Mrap Lobby de l’immigration
Société Nation
Peuple Français de souche
Islamisation, Présence de non blancs et de non chrétiens
Antisionisme Antisémitisme
Identité nationale, laïcité Résistance raciale et culturelle à l’invasion étrangère (arabe et noire principalement)
République France
L’Etablissement Juifs, Francs-Maçons, Protestants et Marxistes (la « bande des quatre »)
Le Mondialisme Le Cosmopolitisme
UMPS La classe politique de droite et de gauche par opposition au FN

Ce phénomène n’est pas l’apanage de la France. On le retrouve dans toutes les démocraties européennes. En Belgique par exemple où il existe une législation similaire à celle en vigueur en France, le Vlaams Belang (ex Vlaams Blok) est rompu à ce genre de procédé de contournement.

Cependant, la votation, en Suisse, est soudainement venue briser cette ère des sous-entendus. Certes, ces sous-entendus demeurent :

Signifiant

Signifié

Minarets Mosquées
Islam Arabes, Nègres
Islamisation Présence de non blancs et de non chrétiens

Mais ce qui change, c’est précisément la votation et son objet. C’est donc le fait même que le sujet puisse être tranché par les citoyens et qu’il devienne un sujet de débat et de décision politiques au même titre que les autres.

C’est donc une nouvelle étape qui vient d’être franchie. En France, comme toujours, nous essayons de nous rassurer comme nous pouvons en répétant que la situation de nos voisins ne peut se produire chez nous, et tout en faisant mine de ne pas vouloir admettre que le débat a été hypocritement lancé par les pouvoirs publics.

La classe politique française, dit-on, prétend vouloir prendre de la hauteur par rapport à ce qui s’est produit en Suisse, mais ne dit rien lorsque des associations cultuelles musulmanes parfaitement légales (composées en large partie de citoyens Français) se heurtent aux pires difficultés pour obtenir la délivrance de permis de construire afin d’édifier des lieux de culte et pratiquer paisiblement l’Islam dans des conditions décentes et dans le respect des lois de la République.

Même le débat sur l’intégration (notion sur laquelle je reviendrai ultérieurement dans un billet) est piégé, dans la mesure où les aspects économiques et sociaux sont de plus en plus gommés au profit d’analyses religieuses, culturelles, linguistiques et ethniques.


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