Nouvel obscurantisme

par égorgedéployée
mercredi 23 septembre 2015

Le progrès est un concept abstrait et complexe qui se trouve cuisiné à toutes les sauces, mais jamais défini ...

Le nouvel obscurantisme

Le titre de cet article reprend celui de Gérald Bronner dans 'Le Point' du 30 juillet 2015. G.Bronner est sociologue. De cette qualité, on attend de lui d'établir un constat ou poser une question d'ordre social. Or étonnamment, il ne distingue dans cet article ni la science de la technologie, ni l'innovation du progrès, bien qu'il y ait justement entre chaque terme de ces deux paires la notion d'intérêt social, cœur de son métier.

Le physicien E.Klein évoque en effet le glissement sémantique du mot « progrès » vers celui d' « innovation », et énonce clairement la distinction entre science et technologie, relevée également par le biologiste de l'évolution PH.Gouyon.

Le progrès, oui, mais pour qui ? L'innovation, oui, mais pour quoi ? Les deux questions n'ont pas les mêmes réponses. Quant à la science, E.Klein soulève très judicieusement la question de savoir ce que nous voulons ou devons en faire, alors que la technologie s'empare de ses découvertes sans demander d'avis à personne.

Tous dans le même panier

G.Bronner utilise nombre de procédés plus ou moins rhétoriques pour dénoncer ceux qui doutent de la direction prise par le 'progrès' en les qualifiant d'obscurantistes : plusieurs se retrouvent ainsi dans le même panier dans un joyeux amalgame et une confusion qui ont dû réjouir les intéressés.

Ainsi J.Bové, qui défend le vivant face aux OGM et donc forcément darwiniste convaincu, est digéré dans le même paragraphe que les créationnistes américains, qui considèrent que toute créature est d'essence purement divine. P.Rabhi est quant à lui déclaré illustrer la « religiosité écologique », comme si la spiritualité est censée se confondre avec la religion.

L'affirmation péremptoire, l'exagération et la simplification sont les bras armés de G.Bronner. Sans débat ni exposé, dix lignes lui suffisent pour sous-entendre que le bénéfice des vaccins est indiscutable : où ? quand ? pour qui ? ... Et le trait est bien lourd pour limiter le discours du cancérologue D.Belpomme aux risques des ondes, pour affirmer que le Professeur H.Joyeux est anti-vaccin, pour faire de P.Rabhi un prêcheur ésotérique, pour dénigrer le philosophe H.Jonas sans même le réfuter.

Il nous manquait la contradiction : voilà classés obscurantistes à la fois ceux qui alertent et ceux qui cachent. Au même banc des accusés viennent s'asseoir côte à côte les dénonciateurs de risques (les Joyeux, Bové, Rabhi, Belpomme, etc) et les occulteurs de risque (les fabricants de cigarettes). Que faut-il comprendre ?

Et en lisant aujourd'hui un article de l'économiste R.Rivaton, je tombe à nouveau sur ce creuset de toutes les confusions qui motive ma réaction : l'absence de définition.

Aucune définition du 'progrès'

Qu'elle soit personnelle à l'auteur ou consensuelle, la définition permet de limiter l'ambiguïté.

G.Bronner utilise le mot 'progrès' plusieurs fois sans qu'aucune acception claire ne s'en dégage, comme si elle allait de soi. R.Rivaton nous parle de 'progrès technologique' et de 'progrès technique' censé entraîner le 'progrès économique' et le 'progrès social' : le progrès se retrouve affublé d'une palette de qualificatifs dont il pourrait s'émouvoir !

Devant un mot aussi conceptuel -comment le représenter ?!- et aussi peu décodé, le lecteur a alors le choix de comprendre ce qu'il veut ou de ne pas comprendre ce que l'auteur écrit.

Progrès, oui ! Mais lequel, pour qui ?

De tout temps on a regretté le passé

Jeter un coup d'oeil au rétroviseur n'empêche pas d'avancer, mais peut permettre de choisir la meilleure direction.

Développer une technologie sur la base d'une découverte scientifique devrait ainsi poser la question de l'homme, l'intérêt qu'elle présente pour lui, son bien-être, sa survie : c'est la notion de projet dont parle aussi E.Klein.

Ces questions de progrès, de confrontation de risque et de bénéfice ne sont réellement abordées ni par G.Bronner ni par R.Rivaton, et il est permis de le regretter car depuis le siècle dernier, il y a du nouveau dans l'innovation : son imperceptibilité.

Réfuter la peur de l'imperceptible équivaut à nier l'humain

Tributaires du macroscopique, les innovations relevaient majoritairement du domaine sensible, en général visible. Puis l'exploration de l'infiniment petit a conduit la technologie à 'maîtriser' la fission nucléaire, produire des OGM, exploiter les nanotechnologies, diffuser les ondes électromagnétiques, introduire la chimie dans l'agroalimentaire, émettre des particules fines dans l'air, soigner avec de la chimie : les fruits de l''innovation sont devenus de plus en plus indétectables, on en perçoit les effets mais plus les media physiques.

Or l'homme est bardé de récepteurs sensoriels pour percevoir son environnement et assurer sa survie. Qu'une technologie imperceptible se révèle dangereuse engendre alors logiquement une peur. C'est un réflexe humain inné issu d'une émotion primaire (cf A.Damasio).

Considérer cette peur comme aberrante revient donc à nier l'humain.

Si cette peur vient rejaillir sur les autres technologies indétectables, celles-ci devraient se donner les moyens d'inspirer confiance, pour que la peur se transmute en expérience vécue comme un 'progrès'.

L'absence d'évaluation du risque alimente la peur

Les dénonceurs que l'on peut juger excessifs ou infondés dans leurs propos s'appuient sur l'absence d'énoncé et d'évaluation des risques. Beaucoup d'intérêts économiques et financiers incitent en effet à les occulter.

Face à l'imperceptible devenu incompréhensible, au secret et au danger révélé, l'homme désemparé voit alors très naturellement sa méfiance exacerbée.

Dénoncer un risque invisible non évalué peut aussi être considéré comme un acte citoyen de prise de conscience. Le message des lanceurs d'alerte consiste souvent plus à dire "pourquoi ne nous dit-on rien" que "l'innovation est un danger". Et l'absence de réponse laisse le champ libre à la suspicion, la rumeur puis la paranoïa. A qui la faute ? Autre sujet ...

Rappelons-nous qu'un certain François Rabelais nous a écrit en 1542 que « science sans conscience n'est que ruine de l'âme » ('Pantagruel'). Une sentence qui reste d'actualité !

Le simple mot de 'progrès' serait peut-être le cœur même d'un débat systématiquement éludé. Face au déferlement de technologie que nous connaissons, sa confiscation ne relèverait-elle pas d'un nouvel obscurantisme ?

 

Yves MERMILLIOD - 1 septembre 2015


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