Russie : réalités, apparences, tensions et contradictions

par Philippe Vassé
jeudi 27 décembre 2007

La Russie est aujourd’hui un pays qui, derrière et sous son développement significatif depuis quelques années - lequel a été accompagné de son retour sur la scène politique et militaire mondiale - montre des signes manifestes de tensions et contradictions graves et croissantes. Cet article se propose d’en montrer quelques exemples et de dégager une perspective positive pour l’avenir en commun...

Sous les apparences des chiffres, des réalités inquiétantes

La Russie est-elle une démocratie, une dictature, ou une variété intermédiaire et imprécise que certains qualifient avec ironie de « démocrature » ?

La question concentre en effet l’ensemble des problèmes, des tensions et des contradictions qui agitent en profondeur ce pays immense, aux ressources potentielles colossales.

Si la Russie semble stable, elle est en fait secouée de problèmes, économiques, sociaux et politiques, considérables.

Bien évidemment, la première série de contradictions est liée aux élections législatives récentes qui, loin des principes démocratiques concrets tout en ressemblant dans la forme à la démocratie, ont confirmé la maimise du parti du président Poutine - largement structuré sur l’ancien KGB devenu FSB - sur le pouvoir, avec quelques petits partis associés, ou plus ou moins en opposition, notamment le Parti communiste.

Sur le plan économique, à l’évidence, il existe depuis quelques années un redressement rapide du pays, mais ce sursaut est gangrené de maux qui le mettent à terme en danger, notamment la corruption qui infeste l’Etat et les sociétés privées, l’existence incontestable d’une mafia qui joue un rôle substantiel dans l’économie nationale au détriment d’un véritable Etat de droit et l’absence de contrepoids, de contre-pouvoirs, au régime en place et à ses dérives constatées.

Sur le plan social, les contradictions ont été, en cette année 2007, plus sensibles qu’auparavant, sous les apparences de calme et de la croissance accélérée. Il est indéniable que le pouvoir d’achat, le niveau de vie d’une partie significative de la population ont augmenté, notamment du fait des programmes sociaux de l’Etat, de la politique de réarmement menée activement par le gouvernement Poutine - un processus créateur d’emplois - et de la manne en devises fortes générée par les matières premières, dont le gaz et le pétrole.

Il reste que, si la paysannerie russe sort aussi la tête hors de l’eau des années « noires » Eltsine, la réindustrialisation du pays a ranimé, revigoré, rajeuni aussi, une classe ouvrière dynamique et a engendré des grèves qui, pour ne pas être nombreuses, envoient au pouvoir et aux investisseurs étrangers des messages clairs. Le principal enseignement des grèves récentes en Russie, qui sont en moyenne quatre à six fois plus nombreuses que celles reconnues par les autorités, ont permis aux grévistes d’obtenir de larges satisfactions à leurs demandes, en termes d’augmentation de salaires et/ou de conditions de travail.

On note même le développement de syndicats ouvriers indépendants et actifs, dans les régions les plus diverses du pays et dans tous les secteurs, malgré une législation répressive sur le droit de grève et le fait que le syndicat officiel, le FNPR, soit considéré par les salariés largement comme une structure patronale et gouvernementale, voire dirigé par un appareil quasi mafieux. Beaucoup de salariés n’en sont membres que pour les avantages qui y sont liés (centres de vacances, centres sociaux, accès amélioré à la santé) et qui proviennent de la période de l’URSS.

Ces faits sont tirés pour la plupart d’un médium patronal russe « la revue analytique des affaires » qui a comme site internet :http://www.vedomosti.ru/

La société russe écartelée entre passé, présent et avenir

Il est évident que la société russe, dans sa façon de penser, d’agir, de comprendre les faits et de les analyser, de réagir et de communiquer, est encore fortement marquée, à tous les niveaux, par l’époque de l’URSS.

Il apparaît aussi que les changements intervenus depuis 1991 ont généré des mouvements et réactions très contradictoires au sein même de cette société. Ainsi, les groupes religieux de toutes natures ont proliféré pendant longtemps. Le régime poutinien, s’il tolère officiellement toujours les mouvements religieux de tout acabit, les surveille, d’autant que le président russe, ancien officier du KGB, se comporte, au moins publiquement, comme un patriote russe et un fidèle de l’Eglise orthodoxe, Eglise de tous temps inféodée à l’Etat en Russie.

Les mouvements néo-nazis, xénophobes, racistes et antijuifs, qui avaient connu une expansion extraordinaire sous Eltsine, tel le mouvement PAMIAT, sont aujourd’hui plus discrets et ont perdu en influence, d’autant que les représentants de ces tendances sont maintenant écartés de la Douma, le parlement russe.

Y compris le parti Rodina, qui, sous couvert de vouloir protéger la culture russe, avait, en 2005, déposé une motion sur l’interdiction en Russie de toutes les organisations juives !

Ce parti s’était illustré particulièrement, dans le registre du ridicule, par une déclaration de Mme Natalia Narochnistkaia, alors vice-présidente de la Commission des Affaires étrangères à la Douma et MEMBRE DE L’ASSEMBLEE PARLEMENTAIRE DU CONSEIL DE L’EUROPE en juin 2006.

Selon cette députée russe, qui auparavant voulait interdire les associations juives dans son pays, «  Le président Bush mène une politique influencée par le trotskysme. Il ne s’agit pas seulement d’un entrisme des trotskystes dans le parti républicain, mais d’une continuation du marxisme scientifique par les néo-conservateurs  ».

Cette déclaration assez surréaliste marque bien, d’un certain point de vue, que les problématiques et pratiques héritées du passé sont bien vivantes dans la société russe. En Russie, où les habitudes de pensée quelque peu « paranoïaques » issues de l’ère stalinienne continuent à exister, ce type de discours public trouve encore, aussi incroyable que cela puisse paraître à des gens sensés, des oreilles attentives.

Ceci explique que les déclarationns anti-juives, par exemple, mais aussi anti-musulmanes ou anti-caucasiennes - je parle ici des peuples et ethnies du Caucase - peuvent s’accomoder avec des discours nationalistes de nature xénophobe, soit avec des discours staliniens actualisés. La Russie, de par son système politique assez fermé, n’est pas une vraie société d’information ouverte où le passé est étudié avec un esprit critique, mais une société dans laquelle le régime encourage ou laisse exister, selon les cas, des réflexes ou préjugés anciens, parfois fort dangereux.

On touche ici la question des conséquences nuisibles de l’absence d’organisations importantes pouvant vraiment jouer un rôle de contrepoids, voire de contre-pouvoir au sein même de la société russe.

La manière dont les médias et nombre d’intellectuels, même parmi les plus connus (cf. les nombreuses déclarations anti-juives primaires de Soljenitsyne et sa nostalgie du régime tsariste), abordent l’histoire du pays, à travers des prismes policiers, des théories conspirationnistes permanentes, des rapports passionnels de haine irréfléchie ou de nostalgie outrancière, illustre la difficulté qu’a la Russie à regarder son passé avec objectivité, sérénité et distance, ceci étant une condition primordiale pour vivre un présent apaisé et préparer un avenir fécond.

Entre les écueils du passé et les périls du futur : une perspective positive de coopération

Cette brève étude éclaire aussi de facto les processus qui expliquent en partie les succès politiques internes de Vladimir Poutine.

Certes, sous son impulsion, la Russie est sortie de sa déchéance de l’ère Eltsine et elle est redevenue un pays qui compte sur la scène mondiale, politique, mais aussi militaire. Bien sûr, la Russie n’est pas encore à proprement parler une grande puissance économique, mais elle détient sous son sol des gisements gigantesques de matières premières dont l’économie mondiale moderne a un besoin urgent et croissant dans le futur prévisible.

Ce n’est donc pas son PIB relatif ou absolu qui fonde sa place internationale, mais ses possibilités futures et son rôle incontournable de fournisseur de matières premières très variées.

Si ce pays compte aujourd’hui de nouveau sur l’arène mondiale, ses problèmes anciens, aggravés des maux récents, ne sont nullement résolus. Cependant, il semble urgent, dans l’intérêt universel, que la Russie accomplisse des progrès subtantiels sur les plans démocratique, culturel, éducatif, intelellectuel, en un mot, qu’elle ne soit considérée ni comme une terre de colonisation à la manière des « Chicago Boys » des années 1990, ni comme une menace directe par des partisans égarés en Europe des théories bushistes, mais comme un peuple qui a besoin de progresser, de se développer et de s’épanouir, ceci en relation étroite, amicale et confiante avec les autres peuples.

Ce dont tant la Russie que les autres pays du monde ont un besoin vital pour progresser, ce n’est pas d’une stratégie de confrontation - ce que développe actuellement de facto l’Union européenne sur divers dossiers du fait d’une influence américaine croissante sur ses dirigeants -, mais d’une politique de saine coopération et de travail en commun pour avancer ensemble de manière concertée.

Ceci signifie comprendre et intégrer le fait incontournable que la Russie est une partie intégrante du monde de demain qui, avec ce pays vraiment démocratisé, stabilisé, épaulé dans son rétablissement, peut générer un partenariat fructueux pour tous les peuples, ceci dans un monde redevenu multipolaire.


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