Sarkampf et le voyageur. L’homme théologal face aux pouvoirs et dominations modernes.

par Bernard Dugué
jeudi 5 janvier 2012

Comment en arrive-t-on à une situation de domination ? Tirons d’un chapeau quelques classiques de la philosophie. Hegel, sa dialectique du maître et de l’esclave qui accepte sa situation car il a peur de la mort, contrairement au maître. Je ne suis pas certain que ce schéma puisse expliquer le monde contemporain. Sauf si on le transpose en situant les gens du peuple comme des individus ayant peur de perdre ce qu’ils ont tout en étant imprégnés de craintes véhiculées par les médias. Mais aussi en quête de signaux plus réconfortants pour leur âme, divertissements, dernières tablettes tactiles. Beaucoup d’entre-eux croient encore à l’homme providentiel qui saura les protéger. Alors, on serait tenté de penser que rien de neuf n’a été inventé en matière de contrôle politique depuis Machiavel. Le prince doit jouer sur les peurs et les espérances. 1520-2020, cinq siècles de domination des princes. Qui parfois, furent bons princes, accordant des droits aux citoyens tout en édictant des lois justes et en prenant des mesures économiques équitables. Mais à notre époque, combien se soucient encore du monde ? Chacun tente de monter le plus haut dans le pouvoir, l’emprise sur la matière et la société. Quant à la manipulation des masses avec ces thèmes centraux chers à Schmitt, elle fonctionne avec efficacité, terrorisme, axe du mal, développement durable, réchauffement, crise financière, virus, bactéries, drames, cellules psychologiques. De quoi assurer la stabilité du système pendant des années. Faut-il s’en indigner ? Non, l’indignation ne va pas renverser une situation dont il faut analyser les ressorts et les puissances qui l’ont ancrée dans la société.

L’homme est un animal social qui a pris conscience qu’en jouant sur ses différences d’aptitudes, il pourrait bâtir un environnement capable de satisfaire ses besoins, ses désirs et ses aspirations, moyennant une organisation pourvue de règles. L’homme est un technicien, il est doué de langage, raison et esprit. C’est un animal politique. Il est capable de transactions formelles. Il accepte de se placer sous la souveraineté d’une instance supérieure en sachant qu’une réciprocité existe et qu’il en tire un bienfait, un intérêt, une satisfaction. Machiavel a très bien décrit le transfert de souveraineté par lequel la cité se place sous la protection du prince après avoir été sous la protection divine. Les principautés se font la guerre. Hobbes invente le Léviathan. Puis c’est l’Etat, la République, la Nation, la Démocratie. La modernité se conçoit comme un triptyque, citoyenneté et peuple, gouvernementalité et pouvoir, souveraineté. Une démocratie substantielle pourrait se concevoir comme la reconnaissance par le peuple et le pouvoir d’une souveraineté unique. Cette souveraineté incorporerait un ensemble de valeurs, de transcendantaux, ayant un rôle de mémoire ainsi que de principes pouvant guider l’avenir. On ne bâtit jamais le futur sans le passé. Les expériences politiques modernes menées au nom de la table rase se sont achevées dans la terreur ou l’impasse. Cette souveraineté, elle ne doit pas être contraignante dans sa forme, afin de garantir l’usage des libertés.

La deuxième piste de réflexion découle d’une analyse des réalités advenues. Si on ne comprend pas le réel et le passé, on ne peut organiser le présent tout en le projetant vers l’avenir. Le sens de l’Histoire passée a montré que les princes ont su manipuler les peuples et les masses pour les instrumentaliser afin de réaliser leurs desseins. Une piste fut ouverte par Foucault, promoteur d’un concept très éclairant, celui de la gouvernementalisation de la souveraineté. Un concept qu’on peut utiliser pour comprendre les dérives occidentales depuis la fin du 19ème siècle. Les dominants ont pris l’ascendant en se servant des dominés tout en procédant à un renversement politique assez subtil. Les dominants ne servent plus la souveraineté mais se servent de la souveraineté qu’ils utilisent pour persuader les masses d’obéir et d’œuvrer à des fins qui ne leurs sont pas toujours utiles ni profitables. Diverses idéologies ont été servies pour justifier le labeur des masses et des citoyens. Alors que ceux qui ont mené ces opérations ont souvent tiré les meilleurs profits ; eux, leurs complices de la finance et les individus les mieux placés au sein du maillage systémique économique et technique. L’Occident avance dans le déséquilibre, avec des crises sociales et économiques à répétition.

La question de la souveraineté est centrale en philosophie politique. Elle détermine le ciment immatériel des sociétés modernes, reliant les hommes sans qu’ils soient enchaînés par des liens physiques. La souveraineté est déterminée par des transcendantaux opérant sur plusieurs registres. Celui de la politique et d’une vie possible en collectivité. Pour contraindre l’état de nature de l’homme à accepter la vie sociale, Hobbes a inventé le coercitif Léviathan, instrument de souveraineté absolue. Rousseau a imaginé un contrat social mettant au sommet de la souveraineté la loi inspirée par le ciel et promulguée par la volonté générale. Ainsi, après l’époque théocratique, la Raison fut placée comme valeur souveraine par quelques figures des Lumières. La Nation fut érigée en valeur transcendantale. Le communisme a lui aussi incarné une détermination souveraine devant propulser les travailleurs vers l’émancipation. La souveraineté est composée d’un mélange de coercition, de culte national, de valeurs cardinales et aussi d’espérances. Passé et avenir s’entrecroisent. La vie moderne n’est pas faite que de matérialité, elle est pensée en référence à l’Histoire, à la culture, aux œuvres passée, aux grands hommes, aux artistes, et elle se projette dans l’attente d’une série d’avènements.

A partir des années 1970, un idéal inédit a guidé les hommes, celui de la réussite individuelle. Pour la première fois, des individus de « bonne classe » ont décidé de vivre égoïstement dans le présent sans référence aux traditions ni à une transmission d’un héritage, voire à une œuvre imaginée et conçue pour les temps à venir. Le sociologue Lasch les a décrits dans son maître livre La culture du narcissisme. Gilles Lipovetsky propose également une analyse pertinente et complémentaire de l’individualisme contemporain, décrivant notamment une inscription temporelle d’un genre nouveau. Contrairement à ce qu’on peut penser, l’individu bourgeois de la fin du 20ème siècle ne vit pas vraiment dans une sorte de carpe diem modernisé et calqué sur l’épicurisme antique. Il vit dans un présent imprégné de la crainte du futur, peur de vieillir, de la maladie, des accidents, des imprévus, de l’insécurité, de la perte des revenus (Lipovetsky, Les temps hypermodernes, Grasset). Au présent est incorporé non pas un avenir fait d’attente et d’espérance mais un futur conçu selon la méthode de la prospective, un futur qui doit être maîtrisable autant que faire se peut, avec les outils de calcul et les instruments mis à la disposition par le marché, comme les suppléments diététiques, les assurances en tous genres et les dispositifs de sécurité domestique.

L’homme théologal conçoit et éprouve son existence en s’inscrivant dans le temps, en étant habité par un passé respecté et un avenir avec ses espérances, ses attentes. La politique doit-elle se réduire à la gestion des affaires publiques ou bien incorporer un dessein collectif ? En vérité, ce n’est pas tant le politique comme force organisatrice et législative qu’il nous faut interroger mais la nature de l’homme politique en tant qu’être destiné à sortir de son univers égocentrique déterminé pour se projeter dans une dimension qu’on osera qualifier de théologale mais dans un sens sécularisé à établir. Le concept de sécularisation est difficile à appréhender et dans la plupart des esprits, il n’est pas très clair. Surtout qu’il existe au moins six acceptions de ce concept ou cette notion dans la littérature savante. Et que cette notion subit parfois des glissements de sens lorsqu’elle passe d’un auteur à un autre. La sécularisation devrait être pensée autour du triplet central de l’éthique théologale, foi (passé et révélation), charité (action dans le présent) et espérance (attente et avènements).

Etymologiquement, la sécularisation désigne le transfert de bien de l’Eglise au domaine public. Cette définition peut être étendue et signifier l’action de soustraire à l’influence de l’Eglise des biens mais aussi des charges et des fonctions, comme par exemple le système de santé qui il y a deux siècles, pouvait être assuré par des hôpitaux et du personnel appartenant à l’Eglise. Plus généralement, la sécularisation s’interprète comme une désacralisation, comme un déplacement du domaine sacré vers le profane et ce n’est pas étonnant de voir chez un sociologue comme Weber l’association entre sécularisation et désenchantement. D’autres y ont perçu une progression vers la laïcité ; ou bien un inexorable mouvement vers un progrès contrasté mais avéré. La sécularisation est également illustrée par le positivisme et la tentative menée par Auguste Comte pour édifier une religion de l’humanité devant se substituer aux vieilles lunes de la chrétienté. En lisant avec attention la seconde inactuelle de Nietzsche sur l’Histoire, on verra aussi transparaître quelques correspondances qui ne sont pas étrangères à une forme de sécularisation particulière du triptyque théologal. Nietzsche fut un grand critique de la société et plutôt radical, au sens des racines anthropologiques recélées dans sa pensée fulgurante. 

Nietzsche a livré d’un de ses textes les plus subtils en écrivant sur l’utilité et les inconvénients de l’Histoire, s’attachant à glorifier les œuvres humaines, prenant ainsi le contre-pied de la doctrine augustinienne en faisant de la cité terrestre une œuvre théologale sans Dieu. (i) l’histoire prise dans sa forme traditionaliste représente une révélation des grandes œuvres passées, face à laquelle le « voyageur » du temps présent doit se comporter en homme pénétré de piété, vénérant ce qui a été réalisé. Ainsi se présente l’histoire traditionaliste, qui renvoie à la foi et au passé et qui intéresse celui possédant le goût de la conservation et de la vénération. Cette manière de concevoir l’Histoire permet de préserver les racines qui nous ont donné naissance, à nous et à nos ancêtres. Elle sert de mémoire et parfois elle est une source d’inspiration pour le présent. Mais elle peut aussi devenir un nid douillet où l’on finit par s’endormir, et quelque fois se réveiller quand le présent s’emballe et que les apeurés de la réaction haranguent les masses pour s’opposer au progrès. (ii) L’Histoire monumentale est un ressort pour l’action. Elle repose sur un principe rationnel : si les conditions sont réunies et si certaines dispositions sont respectées, la grandeur du passé peut à nouveau revenir. S’imprégner de l’histoire monumentale pour l’absorber et en faire un moteur pour l’existence, c’est en quelque sorte pratiquer une charité envers soi même qui, si elle est partagée avec le prochain, sert à édifier un monde. (iii) L’histoire critique sert à extraire dans les événements passés ce qui est porteur de sens et de puissance pour faire advenir les œuvres, tout en expurgeant les idées entravant le déploiement des ressorts historiques.

L’homme théologal est ce voyageur des temps modernes qui a su séculariser l’ancien dispositif théologal médiéval. Les trois valeurs centrales, foi, charité, espérance, sont métamorphosées en tradition, fraternité, progrès. Ou plus précisément, foi dans l’histoire et respect, accueil de l’altérité et solidarité avec les prochains, espérance et attente des avènements à venir. Les gouvernants soucieux de l’humain se devraient d’adopter cette position théologale. Car quand les transcendantaux de la souveraineté s’estompent, les gouvernants sont obligés de sacrifier au principe de la feuille de route, des objectifs chiffrés. Leur autorité se transforme en domination visant à soumettre le peuple, quitte à utiliser le mensonge ou la terreur, en jouant sur les émotions et le sentimentalisme digne d’un roman de gare simplifié avec les méthodes du storytelling. Ou à défaut, d’aplanir la transcendance du temps en faisant de la société un terrain de prédilection pour les amuseurs, les joueurs, les parvenus et bien évidemment, les tricheurs en embuscade. A l’ère hyperindustrielle et narcissique, les dirigeants sont plus des meneurs de jeu que des visionnaires s’adressant aux citoyens voyageurs et à l’homme théologal. Le travailleur et/ou consommateur du système hyperindustriel est devenu l’homme du calcul, il suit ses émotions et ses désirs en ignorant l’histoire et n’est qu’un figurant du système. Le voyageur est l’homme en chemin, il a la foi, la mémoire et l’espérance. Il s’inscrit dans le temps en se transfigurant.

Le meneur de jeu est interprété par Sarkozy et le voyageur par ma propre personne. C’est un clin d’œil à un livre que j’aimerais écrire avec comme titre, Sarkampf et le voyageur.


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