Séquestration de patrons... et de salariés !

par jcm
mercredi 29 avril 2009

Nous en avons tous été informés, des patrons ont été séquestrés lors de récents « conflits sociaux  » et une question s’est posée aux personnes retenues : doivent-elles ou non déposer plainte afin de faire jouer la justice ?

Car il est interdit de priver quelqu’un de liberté hors d’une décision de justice : seule « la justice » peut prononcer un enfermement et cet enfermement est une privation physique de liberté, un emprisonnement.

Examinons donc de plus près ce que peuvent être des « privations de liberté » !

Nous avons vu, avec l’apparition du "bracelet électronique", que l’enfermement, ou l’emprisonnement, pouvait avoir des contours variés.

Contours qui vont de la cellule de la prison à une zone délimitée dans l’espace et dans le temps hors de toute prison, le porteur d’un tel bracelet pouvant selon les cas être confiné à une zone plus ou moins réduite à sa résidence ou ses alentours, certaines périodes, peut-être, ouvrant ou non la possibilité de se déplacer dans une zone plus étendue (pouvoir se rendre à son travail ?).

Ainsi chacun peut éventuellement croiser, dans la rue, une personne "emprisonnée", ce sera le cas pour certains prisonniers autorisés à travailler hors les murs du système carcéral et qui rejoignent leur cellule chaque soir.

Nous voyons donc ici qu’une "séquestration" est une réalité aux contours très flous dont la caractéristique principale est une privation de certaines libertés, une forme d’isolement plus ou moins poussée par rapport à l’ensemble de la société.

C’est exactement ce que nous dit le dictionnaire, d’ailleurs !

Séquestration :

" Action de priver une personne de sa liberté en la maintenant enfermée, isolée du monde extérieur. "

" Fait d’être isolé ou de s’isoler, de se maintenir à l’écart de quelque chose "

" DR. PÉNAL. Action de priver illégalement et arbitrairement quelqu’un de sa liberté, ce qui constitue un délit ou un crime. "

On peut donc sans aucun doute affirmer que ces patrons séquestrés ont été isolés, maintenus à l’écart de quelque-chose, privés d’un certain nombre de leurs libertés.

Ce sont des personnes qui ferment des usines, pour un certain nombre rentables, sans se soucier du sort des salariés, ou en s’en souciant d’une façon insatisfaisante, d’une façon qui prive ces salariés de la possibilité de poursuivre le travail qui leur procurait un certain nombre de libertés, car d’un point de vue matériel les libertés que chacun de nous peut exercer dépendent étroitement des ressources que nous pouvons leur consacrer.


En effet la liberté de manger du poulet ou du caviar est celle que nous laisse le contenu de notre portefeuille.

Les premiers à priver certains autres de libertés ne sont-ils pas ces patrons lorsqu’ils ferment ces usines ?

Quelle raison de force majeure les pousse à agir de la sorte, la "pression" des actionnaires probablement : les patrons sont alors les bras armés de ces actionnaires, qui ne sont en fin de compte peut-être... personne car ce seront des fonds de pension ou quelques institutions sur auxquelles nous serions bien en peine d’associer un nom ou un visage.

Mais ces patrons et actionnaires n’en sont pas à leur coup d’essai, car depuis maintenant une vingtaine d’années ils ont " tiré sur les salaires " comme l’on dit, en les diminuant au profit des dividendes qu’encaisseront les actionnaires.

Or nous avons vu que l’étendue des libertés que nous pouvons exercer est directement proportionnelle au montant de ressources que nous pouvons y consacrer, et la principale ressource d’un salarié est son salaire.

De fait nous nous trouvons dans un système où certains disposent de la liberté de passer de temps à autre un week-end à Rio tandis que d’autres devront se contenter d’un après midi de dimanche sur leur balcon, s’il fait soleil, faute de moyens à consacrer à un voyage plus lointain.

Et cette image est gentillette par rapport à la réalité d’un grand nombre de ménages qui se calcule au plus près pour savoir de combien de poulet ils pourront accompagner leurs pâtes.
 


Le montant de nos ressources délimite de façon très nette notre espace de liberté : la frontière de cet espace est l’endroit à partir duquel apparaît la réalité de notre séquestration.

Mais aujourd’hui il est parfaitement légal en non arbitraire de priver quelqu’un des ressources suffisantes pour que cette personne puisse manger tous les jours du poulet (ou l’équivalent) ou aller de temps à autre passer un week end à l’autre bout du monde.

Autrement dit il est parfaitement légal de verser un salaire très bas, qui ne permettra ni de se loger, ni de s’alimenter, ni de se soigner correctement – encore moins de partir en week end ou en vacances - et l’on m’accordera que de telles conditions valent une séquestration puisqu’elles clouent une personne dans un espace de libertés fortement restreintes.

De plus ce type de séquestration dure généralement nettement plus longtemps que celle – en général de quelques heures ou jours – que subira un patron en refus de négociation.

On doit alors se poser la question du bénéfice général que tire la société du fait que certains puissent s’y accorder de très fortes rémunérations tout en réduisant au minimum celle des personnes qui travaillent sous leur autorité.

Ce transfert de moyens, qui affectent directement le périmètre de liberté de chacun, des moins aisés vers les plus favorisés (ces inégalités profondes dans le domaine des revenus) est-il ou non profitable à la société ?

L’équilibre de notre société est-il mieux assuré lorsque ces inégalités sont fortes ?

C’est une question que nous ne pouvons éviter : y a-t-il un meilleur équilibre général, qui profiterait finalement à tous, qui devrait son existence à un fort taux d’inégalité ?

Comme c’est toujours en scrutant ses limites que l’on mesure les inconvénients d’un phénomène profitons de la situation financière et sociale actuelle pour constater que ces inégalités fortes conduisent à des effets que nous devons déplorer : il n’est en effet pas question que je considère la séquestration de ces patrons comme un fait réjouissant.

Ce n’est ni réjouissant ni " juste " comme n’est ni réjouissant ni " juste " le fait que l’on puisse être rémunéré si faiblement qu’au simple fait de vivre ne se conjugue aucune véritable liberté au sens matériel du terme, réduisant la vie à un état de survie.

Cet état de très fortes disparités existe, nous le constatons et en vivons les conséquences : faut-il en attribuer la paternité aux seuls " patrons " ?

Non, en première ligne se trouvent ceux qui ont permis que de telles inégalités existent, s’aggravent, perdurent : nos gouvernants portent une responsabilité forte dans ce phénomène.

Mais ne nous exonérons pas, chacun, de la part que nous portons : si nous avions souvent manifesté, et avec assez de force, notre volonté d’une société plus équitable peut-être l’aurions-nous aujourd’hui ?

Il est toujours intéressant de sonder ce qui se cache derrière les mots, à quelles réalités ils renvoient : c’est ce que j’ai tenté de faire une fois de plus...

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