Simone

par Un partageux
jeudi 31 mai 2012

Tranche de vie

Simone — ce n'est pas son vrai prénom mais tu vas comprendre — c'est une grand-mère comme tu en connais des douzaines — bon, pas vraiment grand-mère mais tu vas comprendre — qui est à la retraite après avoir travaillé toute sa vie. Son boulot ? Elle a élevé sept-huit gosses. Pas les siens, je viens de te dire que Simone n'est pas vraiment grand-mère, mais des "gosses de l'Assistance." L'Assistance publique est devenue la DDASS et puis c'est le Conseil général qui a pris la suite. Simone a connu toutes ces étapes administratives qui n'ont pas changé grand-chose ni pour elle, ni pour les gamins qui ont eu la chance de tomber entre ses pattes.

Simone, avec ses petites mains et son cœur gros comme un camion, elle a bercé les petiots, torché les fesses, chassé à grands coups de bisous les cauchemars de la nuit, mouché les nez morveux, essuyé les joues couvertes de larmes, mis du Mercurochrome sur les genoux écorchés, chanté Compère Guilleri, fait réciter les leçons, raconté des histoires avant de dormir, fait faire des dictées aux rétifs à ces subtilités de l'orthographe française, lu les livres de la bibliothèque municipale, reprisé les vêtements déchirés, lavé les culottes, consolé les premiers chagrins d'amour, cuisiné le riz au lait et la tarte aux pommes et le poulet-patates.

Simone, elle a reçu des bébés qu'elle a rendu à l'administration concernée quand ils étaient devenus adultes. Elle a connu les tracas des parents qui passent des nuits difficiles quand les gosses sortent des dents, font une mauvaise angine ou deviennent adeptes de l'école buissonnière. Simone, elle a aussi reçu des gosses plus âgés. Des paquets de nerfs vrillés par un court passé bien lourd qui démolissaient tout, qui la laissaient parfois un peu désemparée mais qu'elle n'a jamais lâchés.

Des jeunes chiens fous comme Jean-Claude qui avait quelque chose comme huit ans quand il a débarqué chez Simone. Il avait épuisé plusieurs familles d'accueil, dévasté quelques maisons d'enfants et ravagé un foyer pour "cas difficiles". L'Assistance commençait à se demander où diable on allait pouvoir le mettre, ce petiot avec des grenades dégoupillées plein la tête qui avait les poings bien durs même pour des éducateurs bien musclés. Quand on a pensé à Simone. Bon, on ne va pas dire que ce fut un chemin de roses sans épines. Mais Jean-Claude est resté chez Simone jusqu'à sa majorité. Il vit aujourd'hui dans un autre bout de la France et revient deux fois par an chez "sa nounou". Avec la régularité d'un métronome depuis qu'il a cessé de picoler, de se droguer, de casser tout, de boxer chaque keuf rencontré et de collectionner les courtes peines afférentes à sa révolte viscérale.

Simone, aujourd'hui, elle est âgée. Elle vit seule. Avec le minimum vieillesse. Ben oui, avec le minimum vieillesse ! Simone a bossé toute sa vie mais cela ne lui ouvre pas droit à une retraite. La loi est ainsi faite ! Simone a élevé des gosses dont personne ne voulait. Simone a eu une utilité sociale que personne ne conteste. Mais Simone n'a pas droit à une retraite d'ancien travailleur ! Et la loi, dans sa grande mansuétude, ne lui accorde que ce minimum pour surnager.

Tiens, je vais te causer comme un technicien caritatif. Simone, "elle a un reste à vivre de deux cents euros mensuels". Pour manger, se vêtir, se chauffer, pour boucler parce qu'on ne peut pas vivre avec deux cents euros par mois même si on est très frugal, Simone, elle va faire la queue devant les guichets des associations caritatives. Avec la honte au ventre. Avec la boue au fond du cœur.

Simone, je la connais pourtant bien. Mais c'est Anne, sa vieille amie, qui m'a raconté comment elle (sur)vivait et la honte, la honte, la honte ! qu'elle en éprouvait. La honte de devoir mendier auprès des associations caritatives.

C'est pour toutes les Simone que je râle encore et toujours. La cinquième puissance économique de la planète a les moyens de prendre soin de ses vieux.

Ah oui, que je méprise tous ceux qui tordent du cul en caquetant "cas particulier". Qu'ils crèvent noyés dans leur égoïsme ! Nous sommes des partageux ! Pas des coupeurs de cheveux en quatre qui comptent cent grammes de nouilles à Simone des fois qu'elle grossirait.

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