Situation d’un monde qui risque de basculer en 2015

par Bernard Dugué
lundi 4 octobre 2010

Le monde change. L’Histoire occidentale est parsemé d’évolutions, de périodes et d’ailleurs, sa doctrine moderne, partagé par la majorité, est le progrès. Cette notion est simple dans sa définition. Le progrès signifie que demain sera meilleur qu’aujourd’hui. Mais là où ça coince pour ainsi dire, du point de vue philosophique, c’est de déterminer ce qui est meilleur et ce qui est mauvais. Actuellement, les intellectuels et surtout les politiciens s’entendent sur la nécessité de faire des réformes tout en constatant que le changement des sociétés provient aussi des innovations techniques, des productions industrielles et des modifications des styles et caractères de vie choisies (ou subies) par les citoyens. Le mot d’ordre du réformisme, tout change, il faut accompagner et vouloir le changement, quitte à forcer le cours des choses. Personne n’aurait imaginé dans les années 1960 que des retraités aisés iraient s’isoler dans des camps retranchés voués à l’existence paisible ou bien que des citadins iraient habiter dans des villages construits par Disney pour se retrouver entre eux dans un environnement standardisé, sécurisé et coupé de la grande ville (source d’excitation mentale, de déracinement, d’angoisse selon Simmel). La décennie 2010 pourrait se placer dans le sillage de la précédente, assez différente des années foisonnantes et innovantes que furent les sixties et les seventies. La forte croissance des Trente Glorieuse a suscité une évolution sans précédent des modes de vie. Dans les pays de l’OCDE, la grande majorité des habitants ont accédé à un logement pourvu d’eau, de gaz, d’électricité, de sanitaires. Dans ces logements, des équipements électroménagers ont facilité les tâches du ménage. La télévision a ouvert les esprits sur le monde (puis les a fermés, merci TF1) Mais c’est l’automobile qui a marqué cette civilisation reposant sur une ressource essentielle et disputée, le pétrole.
 
Inutile d’énumérer les lieux communs sur l’émancipation de la jeunesse, la libération des mœurs, le souci des plaisirs, la volatilité des compagnonnages. La profusion de moyens a engendré également un glissement dans les positionnements politiques et les relations entre citoyens. Pour s’en convaincre, on peut suivre les transformations du système éducatif. Avant 1970, le modèle de l’excellence républicaine était un entonnoir duquel sortait peu d’élus mais de toutes origines et doté d’un bagage conséquent et certifié. La transition des années 70-90 s’est faite sur des bases pédagogiques nouvelles, élaborées par quelques intellectuels manipulateurs plutôt qu’éveilleurs, motivée par la massification de l’enseignement. L’entonnoir s’est élargi mais le bagage a perdu de sa valeur. Après 1990, la fascination pour les compétences, la maîtrise de soi, la culture du management, ont encore modifié les pratiques pédagogiques. L’entonnoir ne s’est pas assez élargi pour satisfaire une demande croissante. Du coup, l’éducation devient un parcours où chaque famille tente de placer au mieux ses rejetons, l’appui culturel étant renforcé par l’appui financier et les cours particuliers. L’excellence républicaine a été supplantée par l’élitisme social. L’argent, autant que la culture, façonne les parcours éducatifs des élèves, depuis le primaires jusqu’aux plus hauts niveaux de l’enseignement supérieur. La pression sociale dans l’entonnoir éducatif fait que jamais, les jeunes issus de famille pauvre, n’ont eu un accès aussi réduit à l’éducation supérieure (ces lignes ont été inspirées par une conférence d’Alain Planche) Cette évolution de l’éducation montre que dans une société moderne, non seulement les comportements individuels et privés évoluent, mais aussi les relations sociales, déterminées notamment par les moyens matériels. Les années 1990 ont vu également se déployer des tendances urbaines qui sans être inédites, sont devenues des signes d’époque. Par exemple, l’automobile chassée des centres-villes, l’engouement des municipalités pour le tramway, l’organisation généralisée de fêtes et autres manifestations et puis les lieux de la nuit. La ville bouge mais se veut aussi sécurisante. Les écarts de revenus ont engendré la tectonique des quartiers et des cités. Les gens se regroupent selon leur compte en banque. Ce processus est strictement parallèle à l’évolution du système éducatif qui voit les établissements se remplir en fonction des revenus des familles. La massification de l’école a accompagné la massification d’une culture qu’on appelle mainstream. Les pipoles et autres célébrités sont vénérées. L’industrie de l’émotion se porte bien. Les salles de ciné sont remplies, les DVD se vendent comme des petits pains. Enfin, les médias sont devenus une caisse de résonance émotive réagissant dès qu’un incident non ordinaire se produit.
 
Nous y voilà, en plein dans le schème issu des années 1990, marquées par le désir d’exciter contraint par la fadeur des normes. Décrire ces transformations nécessiterait des pages entières. On soulignera néanmoins l’avènement de la téléphonie mobile, d’Internet, ainsi que la globalisation de l’économie. Quant à la société occidentale, elle est traversée par le schème de la fracture sociale. En 1981, Mitterrand voulait changer la vie. C’était de l’ordre du possible mais les Socialistes n’ont fait qu’accompagner de leurs réformes le cours des choses alors qu’à la fin de son mandat, Mitterrand reconnaissait que tout avait été essayé contre le chômage, mais en vain. En 1995, Chirac voulait réduire la fracture sociale. C’était d’une nécessité républicaine évidente. Mais le cours des choses a accentué cette fracture sociale au-delà de toutes les prévisions. Adieu les vieux idéaux et les oripeaux d’une lutte des classes remplacée par une lutte des places (cf. propos précédent sur l’éducation). Bien qu’elle soit vécue différemment, la fracture sociale est présente dans tous les pays industrialisés. Les analystes allemands ont carrément évoqué une amputation sociale pour décrire l’évolution de la société germanique sous le mandat de Gerhard Schröder avec comme signe emblématique les lois Hartz, pires que notre RSA. Passons maintenant en 2010. La crise de la finance a produit un assèchement de la monnaie disponible pour l’économie réelle. Et donc, ce que les analystes nomment crise économique touche des sociétés déjà fissurées par les pratiques financières, ce qui aggrave la fracture sociale substantiellement. Les chiffres sont éloquents. Un quart des Français refuse ou reporte des soins pour des raisons financières, alors que le chômage et la précarité se stabilisent à un niveau dépassant ce qu’on a connu en 1993. Pour l’instant, la société semble tenir le choc. Cette résilience s’explique sans doute par l’abnégation, les solidarités familiales, les aides sociales, les combines, le travail non déclaré. La résilience sociale est une chose avérée mais elle est distribuée inégalement. La pression psychique a un impact dévastateur sur les sujets les plus fragiles. La rubrique des faits divers en atteste. Aux chiens écrasés s’ajoutent les gens assommés, voire gommés par l’existence, suicidés du système.
 
Revenons sur l’Histoire. La Modernité c’est la transformation généralisée. Les évolutions se font par petites touches, marquées par des découvertes, des innovations industrielles. Le jeu politique dévoile les conflits d’intérêts qui se terminent en guerre parfois. Les évolutions graduelles qu’on discerne à peine aboutissent en certaines occasions vers des états critiques si bien que l’abcès crève, déclenchant des crises dont la plus intense fut celle située entre 1932 et 1948. Le monde après la Guerre a été complètement transformé. Crise économique, effort de guerre, désastres et destructions massives sur les front européens et asiatiques. Au final des pays industrialisés laminés mais dont l’élan social et productiviste n’a pas été altéré si bien que dans un contexte mondial devenu bipolaire, la croissance est revenu avec comme nouveauté l’Etat providence. Ce dispositif étant appliqué dans tous les pays industrialisés avec des programmes spécifiques. En France, c’est le Conseil national de la résistance qui détermina les dispositions d’un nouveau deal social passé entre les citoyens et l’Etat. Des droits encadrés furent accordés à chacun. Un monde meilleur est arrivé mais il a accouché après la tragédie. En plus, l’héritage a mal été géré. L’Etat providence devenu Etat opulence pour les privilégiés qu’on ne nommera pas.
 
Cette mise en perspective conduit à interroger les années 2010. Bien évidemment elles sont très différentes des années 1940. Le nationalisme pathologique est pratiquement enterré. Les nations ne se font plus la guerre mais sont en concurrence. E. Todd a reproché à Sarkozy non pas d’agresser les autres nations mais de pourrir l’image de la France au point qu’elle perde des parts d’exportation sur le marché de la concurrence. Le niveau de vie est incomparablement plus élevé. Si un danger guette les pays, il vient de l’intérieur, de la crise sociale, des tensions entre communauté, des révoltes liées à la pauvreté. Les pays industrialisés se font concurrence mais plus la guerre. La menace terroriste est présente mais elle est largement surestimée. On dirait qu’elle tombe à point pour des Etats devant faire face aux frondes sociales. Pointer une menace extérieure est un outil moderne de gestion politique. Cela calme les masses avec la peur. Le mot adéquat n’est pas menace mais danger. En 1935, la France était menacée par l’Allemagne. La menace suppose qu’on sous-entende une chose qui soit la cause de cette menace. Un danger renvoie plutôt à quelque chose d’inattendu, d’invisible, d’incernable. Les sociétés sont en danger car elles sont fracturées. Alors qu’elles n’ont pas de perspective de croissance. Et que les ressources naturelles s’épuisent, le pétrole en premier. Le modèle ayant prévalu ces dernières décennies risque d’être en crise durable. Nul ne sait si la société tiendra et si oui, comment, par quel effort de résilience, au prix de quelles réformes ?
 
Le spectre de 2010 se réfléchit telle une image déformée dans le miroir de 1940. Car si les sociétés les plus avancées sont en danger, c’est depuis l’intérieur que viendra la menace. Ou alors le salut, pour reprendre une allégorie suggérée par une célèbre formule de Hölderlin. Alain Touraine a émis l’idée d’un silence des partis, intellectuels, syndicalistes, associatifs. Nous n’avons plus les mots et sommes privés de pensée a-t-il affirmé sur France Inter. Nous n’avons plus idées a-t-il ajouté, des idées pour inventer un monde d’après cette crise qui dure depuis trois décennies. Car une chose est certaine, on ne peut pas revenir en arrière, dans l’univers presque radieux des Trente glorieuses. Sans mots nouveaux, sans idées, point de salut a dit Touraine, car seuls les mots précis peuvent permettre de transmettre les réalités essentielles et la compréhension du monde. Je partage évidemment ce constant. Mais l’invocation des mots nouveaux ne suffit pas. Il faut une pensée profonde de la société et de l’individu pour inventer le monde d’après 2020. Et aussi des élites d’un genre nouveau. Affaire à suivre… Mais une question subsiste. Le monde actuel est-il gérable, viable, vivable, tenable ? Même question pour ce même monde mais en 2015, puis en 2020, si rien ne change. Autrement dit, quelle est la durée de fonctionnement de notre société en crise sociale ?
 

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